Ronsard. Poésie et imitation de la nature (deuxième partie)


« Je suis de cette opinion que nulle Poësie se doit louer pour acomplie, si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens, que pour estre inconstante, et variable en ses perfections. »



Elegantia : la nature comme idéal

Dans la préface des quatre premiers livres des Odes, Ronsard s’oppose sur deux points aux pratiques poétiques exposées précédemment : d'une part, il s'éloigne du formalisme des « rhétoriqueurs », et fait de la nature non la mère de la rhétorique, mais l'idéal d'une création élevée, sublime. D'autre part, il choisit de se situer dans la continuité des grands poètes de l'Antiquité que sont Horace et Pindare, de préférence aux poètes de la fin du Moyen Âge. Ces choix traduisent aussi une opposition entre deux générations, celle des poètes de cour attachés au service de leur seigneur, et celle où les poètes eux-mêmes acquièrent une plus grande autonomie, et nourrissent donc de plus grandes ambitions.


     La fameuse « Ode à Michel de l'Hospital » est sans doute le meilleur exemple de cette ambition nouvelle assignée à la poésie. Guidées par leur mère Mémoire, les neuf Muses rendent visite à leur père, Jupiter, qui séjourne au fond de l'océan. Pour le charmer elles entonnent la chanson de

 La contentieuse querelle
De Minerve et du Cronien 

puis narrent la guerre entre les dieux et les géants. Poème dans le poème, chant au sein du chant, ode à l’intérieur de l’ode, la chanson des Muses célèbre la puissance du dieu monarque. Grâce à une multitude d’ornements (ornatus rhétoriques et poétiques), les Muses embellissent et amplifient cette fresque à la fois descriptive et narrative, et font varier les tons d’une strophe à l’autre.

 Atant les filles de Memoyre
Du Luth appaiserent le son,
Finissant leur doulce chanson
Par ce bel hynne de victoire. 

La conception ornementale de la poésie prend la nature pour modèle, la considérant à la fois comme un modèle d’élévation et de variété. Ces deux aspects sont indissociables l’un de l’autre : la variété, cultivée par les poètes formalistes du Moyen Âge et du début du seizième siècle, est mise cette fois au service d’un élan vers le sublime, grâce auquel le poète se hisse à la hauteur de son destinataire (1), en l'occurrence le chancelier Michel de l’Hospital. La onzième strophe unit, de manière très étroite, la variété des images, la fécondité poétique inspirée par les Muses identifiées aux Nymphes, et la profonde unité imprimée au poème par un élan vers la figure paternelle de Jupiter, figure d’autorité, c’est-à-dire – selon l'étymologie – de garant :

 Donne nous, mon Pere, dit-elle
Qui le Ciel regis de tes loix,
Que nostre chanson immortelle
Paisse les Dieux de nostre voix :
Fay nous Princesses des Montaignes,
Des Antres, des Eaux, et des Bois,
Et que les Prez, et les Campaignes
S’animent dessoubz nostre voix :
Donne nous encor davantage
La tourbe des Chantres divins,
Les Poëtes, et les Devins
Et les Prophetes en partage. 

Le poète trouve ainsi dans la forme de l'ode, à la fois variée, ouverte, et portée par un souffle unique, la forme qui convient à la hauteur de son propos. La varietas est assurée par le choix de l’ode pindarique (avec une strophe et une antistrophe de même structure métrique, et une épode de forme différente) ; l’unité, quant à elle, résulte du retour de cette disposition ternaire tout au long du poème, vingt quatre fois. La nombre 24 lui-même rappelle la structure de l’épopée (l'Iliade et l'Odyssée comportent chacune vingt-quatre chants), à laquelle cette ode emprunte l’essentiel de sa tonalité. Aspirant à cette grandeur dont la nature est l’exemple et Homère, Pindare et Horace les modèles, la poésie acquiert une puissance oraculaire, et le poète devient un prophète :

 Donne nous encor davantage
La tourbe des Chantres divins,
Les Poëtes, et les Devins
Et les Prophetes en partage. 

Avec Ronsard la poésie repart à l’assaut du Parnasse ; les formes ouvertes (odes, hymnes, épopée, discours) tracent une nouvelle voie vers l'Antiquité, et donnent à leur auteur la liberté de réaliser « style à part, sens à part, œuvre à part » (préface des quatre premiers livres des Odes). Les Odes de Ronsard constituent ainsi une réponse concrète à une des préoccupations essentielles de Du Bellay : comment insuffler la nature dans l’art ? La nature étant un principe d’unité, et l’art étant créateur de variété, l'imitation de la nature est presque une aporie. Mais Ronsard fait de la nature elle-même un principe de diversité ; d’où une tension intéressante entre diversité et unité, qui fait toute la richesse de l’ode, et qui est une problématique fondamentale de l’histoire de la poésie à la Renaissance et à l’âge classique (2).


     L'ode est caractérisée par la « discursivité, sur le modèle de l'abondance oratoire » (P. Soler) : elle est à la fois « copieuse diversité » (Ronsard) et élan vers un but, vers un destinataire auquel elle s'adresse, et souvent qu'elle célèbre. Cette forme ouverte, parcourue par un mouvement ascendant, donne une âme à la notion de copia (« abondance »), à la lumière de l'elegantia. Celle-ci peut se définir comme un écart par rapport au langage ordinaire, d'une part grâce à un ennoblissement de la langue (par sa relatinisation), d'autre part grâce à l'harmonie (en grec cosmos) que le poète y fait régner. Les choix formels (elegantia vient du verbe latin eligere « choisir ») font du poème un tout cohérent, harmonieux. Il faut donc penser ensemble les notions de copia et d'elegantia pour comprendre la souci ronsardien de variété (varietas, variatio). La lecture d’une ode de Racan (publiée dans les Délices, en 1618) permet de mesurer l’héritage de la Pléiade dans la poésie du XVIIe siècle, et la manière dont se traduit la tension fructueuse entre unité et variété. La structure empruntée par Ronsard à l’ode pindarique a été abandonnée ; l’ode, forme ouverte, donne au poète une grande liberté métrique, même si les strophes doivent toutes présenter la même structure. Voici la première :

  Plaisant séjour des ames affligées,
   Vieilles forests de trois siecles âgées,
Qui recelez la nuit, le silence et l'effroy,
Depuis qu'en ces deserts les amoureux, sans crainte,
      Viennent faire leur plainte,
En a t on veu quelqu'un plus malheureux que moy ? 

Chaque strophe est composée, de la même manière, de deux décasyllabes et de deux alexandrins, suivis d’un hexasyllabe et d’un dernier alexandrin. L’alternance de vers courts et de vers longs, de manière régulière mais non binaire, donc non mécanique, donne au poème une forme de respiration, où alternent systole et diastole (l’image sera utilisée, dans ses Réflexions sur la poésie, par Paul Claudel, par ailleurs lui-même auteur d'odes). Cette strophe est composée d’une phrase unique, ce qui est le cas de la plupart des autres strophes, dans ce poème) ; l’unité de lieu affirmée au premier vers (« plaisant séjour ») « recèle » (v. 3) d’autres éléments (« nuit », « silence » et « effroy »), et cette unité est elle-même composée d’une pluralité de lieux (« Vieilles forêts de trois siècles âgées », v. 2). En outre, Daphnis, qui « cont[e] » ici « sa peine », n’est pas le seul à se retrouver dans ces vieilles et sombres forêts : car il imite en cela « les amoureux ». Mais la strophe s’achève par un retour au singulier : « leur plainte », qui donne une tonalité élégiaque à cette ode, et avec le dernier vers qui fait intervenir le « moi », plus malheureux que les autres. Toute l’ode développe d’intéressantes correspondances entre le langage imagé de la nature (par exemple les couleurs du ciel, l’ombre des montagnes dans la plaine, mais aussi, finalement, la beauté de la dame dont le regard, comme le soleil, éclaire le poète) et le langage de la plainte, celle de Daphnis, dont le poète se fait l’écho. « Chambre d’écho » (P. Soler), le texte est fécondé par la variété de sa musique, de ses tonalités, et de ses images, mais comme dans l’ode de Ronsard à Michel de l’Hospital, une telle fécondité serait impossible sans l’unité d'un singulier – poète, destinataire – et, surtout, sans l'unité englobante de la nature, qui les résume et les élève.


    Cette tension entre unité et variété est exprimée dans la phrase même de Ronsard, puisque « la nature » au singulier recèle la variété (« inconstante et variable »). Une telle tension, qui n’est pas forcément une contradiction, structure la poésie du XVIe siècle. La poésie est à la recherche d’une plénitude, dont la nature est le modèle, et dont l'abondance (copia) est le moyen. Pour que la tension entre la cohésion d'une unité désirée et la nécessaire variété ne soit pas une contradiction, l'elegantia est indispensable. C'est à l'âge baroque que la tension est la plus forte. À l’imitation des grandes « chaînes de sonnets » (J. Rousset) de la Renaissance – les Amours de Ronsard en sont le meilleur exemple – nombre de recueils de poèmes prendront la forme de chaînes, de préférence à celle du florilège (image qui renvoie à une multiplicité de fleurs choisies et diverses). Les séries de poèmes sont ordonnés selon un point de fuite parfois éloigné, mais que le poète ne cesse de poursuivre ; chaque sonnet est une nouvelle tentative. Ainsi la forme du sonnet, affinée par les poètes de la Renaissance, devient à son tour une forme ouverte, formant avec les sonnets qui l’entourent un tout organique, un ensemble narratif. Un des poètes majeurs de l’âge baroque, le poète aixois Jean de La Ceppède, compose ainsi plus de cinq cents sonnets sur la Passion et la résurrection du Christ. Il faut ajouter à celà – c’est un aspect trop souvent négligé – que chaque sonnet s’accompagne d’annotations, souvent prolixes, qui mettent le poème en résonnance avec les autorités doctrinales, en particulier les Pères de l’Église. La Ceppède conjugue et associe étroitement la multiplicité des poèmes, la variété des points de vue sur le drame de la Passion, la pluralité des images, mais aussi celle des discours sur ce drame, et enfin l’unité du garant ultime, le Christ, vers lequel tous ces textes, toutes les voix et tous les regards convergent. Le langage poétique y gagne un souffle lyrique puissant, qui tient à la fois de l'ode, du discours, de l'hymne, et de l'épopée.


Le travail de Ronsard et le renouvellement des formes à l’époque de la Pléiade ont permis à la poésie de prendre conscience de ses pouvoirs ; elle s’affirme avec fierté, par sa diversité et par sa faculté de concentrer, au sein de ses formes, une grande variété. La nature est perçue comme une force de renouveau, et en même temps comme le garant (auctor en latin, qui a donné « auteur ») d’un ordre harmonieux. Comme le veut la conception aristotélicienne de la nature, le monde est à la fois un et multiple. Tous les mouvements qui le composent sont déterminés par une cause ultime qui est le « moteur immobile » ; mais dans le monde sublunaire, les mouvements sont désordonnés et d’apparence chaotique. La poésie est le réceptacle de cette conception du monde, mais elle fait mieux : elle fait en sorte que l’unité du monde clos et l’infinité des images ne fassent plus qu’un, grâce à l'abondance (copia) et grâce à l’aptum (en grec πρέπον) et l'harmonie que l'écriture cherche à atteindre ; car dans les plis du texte se cache l’infini des discours possibles.

       Citations et prolongements

Sur la « libre contrainte » du discours en vers, genre varié et dynamique :

« Ces poèmes ont contribué à l'essor d'une description de la nature, qui n'est plus un agréable décor, et la poésie y a trouvé une nouvelle vigueur. »
« "Discours" ne se confond pas nécessairement avec "pompe"... Sans doute Ronsard recourt-il à la prosopopée, à l'allégorie, aux périphrases mythologiques, ingrédients du registre noble, qui comprend la poésie épique et l'ode du lyrisme officiel. Mais ce grand genre poétique aime [...] la concision [...]. Il aime aussi la variété : dans son flux oratoire le discours entraîne la satire, l'épigramme, le portrait, et même l'autoportrait, l'élégie ; à l'épopée il emprunte les comparaisons développées [...]. »
Patrice Soler, Genres, formes, tons, P.U.F., coll. Premier cycle, 2001

Sur l'hymne :

« Célébration d'une divinité, l'hymne engendre l'abondance, au double caractère, sémantique et formel. Embrassant, comme le proclame Ronsard, "tout ce qui est au ciel et dans la nature compris", le chant du monde n'est-il pas interminable ? »
Idem.

Bien sûr, il faut faire une place aussi aux « grandes aspirations » (Hölderlin) de l'épopée, et lire la Franciade de Ronsard.



Lectures conseillées

  • Ronsard, Abbregé de l’art poétique françois, texte numérisé par l’université de Tours
  • Les Œuvres complètes de Racan peuvent être lues sur Google books (édition de 1857)
  • Jean de La Ceppède, Les Théorèmes sur le sacré mystère de notre Rédemption, S.T.F.M., 2 volumes, 1988-1989.
  • Dans les Œuvres de Ronsard se trouvent les Discours, les Hymnes et la Franciade ; ces textes peuvent être lus sur Gallica.



Notes

(1) « Donne nous que les Seigneurs,
Les Empereurs, & les Princes,
Soyent veuz Dieux en leurs provinces
S’ilz reverent noz honneurs. »

(2) Cette question a été magistralement traitée par Terence Cave dans The Cornucopian text (traduit et publié sous le titre de Cornucopia, chez Macula, coll. Argo, 2004).