Ronsard. Poésie et imitation de la nature



Sujet


« Je suis de cette opinion que nulle Poësie se doit louer pour acomplie, si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens, que pour estre inconstante, et variable en ses perfections. »

C'est dans la préface des quatre premiers livres des Odes, publiés en 1550, que Ronsard formule cette opinion. Quel éclairage jette-t-elle sur la poésie française sous l'Ancien Régime ?

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Extrait de l'édition originale des quatre premiers livres des Odes (1550). Source: http://gallica2.bnf.fr/

Analyse, problématique, étapes de l'argumentation

     En composant ses Odes, en 1550, Ronsard fait le choix d'une forme noble, négligée par ses prédécesseurs malgré quelques traductions ou paraphrases du poète latin Horace. Laissant aux « courtisans » les « sonnets pétrarquizés » et les « mignardises d’amour », il s’oppose à une tradition pétrarquiste – dans laquelle lui-même pourtant s'illustrera abondamment, avec entre autres ses Amours et ses Sonnets pour Hélène. La clé de la nouvelle poétique que Ronsard appelle de ses vœux, et dont il s'attribue l’invention, est la notion rhétorique de varietas, qu’il appelle « copieuse diversité », et qu'il traduit ici par l'expression suivante : « estre inconstante, & variable en ses perfections ». Il oppose cette variété à la poésie « qui continue tousjours en son propos » ; et pour justifier sa préférence, il l’étaye sur l'opinion des « anciens », et sur une vision de la nature, qu’il partage, selon lui, avec eux. Les « anciens » sont pour Ronsard les grands poètes de l’Antiquité dont il emboîte le pas, avant tout Pindare et Horace, tous deux auteurs d’Odes. Il emploie donc un argument d'autorité : les « anciens » garantissent sa conception de la beauté poétique. Mais l'idée même d'une « ressemblance » avec la nature consistue un argument d'autorité, puisqu'elle fait référence à la notion de mimesis, héritée de Platon et d'Aristote, selon lesquels tout art est mimesis (imitation, représentation, ressemblance). La référence aux anciens, et la notion d'imitation de la nature, ont donc toutes deux une fonction rhétorique : il s’agit de justifier le choix d’une forme encore peu pratiquée en France, celle de l'ode, mais aussi une idée du beau, qu'il faut maintenant préciser. Le mot « perfections » est employé, de manière révélatrice, au pluriel : non que l’accomplissement d’une œuvre soit totalement indépendant de son unité, mais c’est à la variété que Ronsard accorde la primauté. La poésie doit être aussi variée que la nature, mais aussi noble également ; la référence à la nature n'est donc pas la référence à une donnée objective. C'est une référence idéologique : la nature est le support d'une idée de l'art. Quant à la ressemblance, elle peut être conçue comme une analogie, comme la possibilité d'une comparaison. « Ressembler la nature », c'est, pour la poésie, être belle « à sa manière », conformément au regard que le poète porte sur elle. Dans tous les sens du terme, y compris son sens étymologique, la nature est un prétexte.


     L’idée d’imitation de la nature est-elle toujours liée, dans la poésie classique, à celle de variété ? Cette idée de la nature n'en fait-elle pas un pur prétexte, pour justifier une certaine idée du beau ? Mais en autorisant son idée de la beauté par les « anciens » d'une part, et par « la nature » de l'autre, Ronsard ne contribue-t-il pas à déplacer le centre de gravité de l'écriture ailleurs qu’en elle-même, à l'extérieur de l'œuvre ? Quelles sont les conséquences d'une telle mutation ?


     Comme tout art accompli, l'art poétique s'est constitué comme un art autonome, avec ses règles propres ; la nature n'est pas alors un modèle, mais un répertoire d'images, et reste un monde étranger au monde de l'art. Ronsard, certes, ne renonce pas à l'autonomie artistique de la poésie ; mais il cherche à l'élever en la plaçant à la hauteur de la nature, qui devient plus qu'un viver d'images : un idéal à atteindre. Toutefois, la nature n'est pas seulement le support philosophique d'une conception du beau, une clé pour une rhétorique de la varietas et de la copia (« abondance ») : elle est aussi un « monde muet » qui par sa seule existence provoque le chant, et le désir de poésie.



Lecture conseillée

  • Ronsard, Les Quatres Premiers Livres des odes, 1550 (à lire sur Gallica)