Expliquer un texte littéraire


     Esprit de l'exercice

L'explication de texte littéraire existe à l'oral des concours de recrutement des professeurs de Lettres, mais aussi aux concours des Ecoles normales supérieures, dans les séries littéraires. Elle peut s'appuyer sur un programme d'œuvres données en début d'année, ou hors programme.

Durée de préparation : 1 heure
Durée de l’exposé : 20 minutes
« Échange » avec le jury : 10 minutes


Il faut donc gérer scrupuleusement son temps, et aller à l'essentiel :

  • éclairer le sens du texte;
  • mettre en lumière la part implicite qui, précisément, «explique» l’écriture du texte.

Attention ! Il n'y a pas de trésor caché (mystique, psychologique, etc.) à découvrir. Il s'agit avant tout de montrer le fonctionnement du texte, sa structure, qui n'est pas évidente, mais qu'il faut «déplier» (latin explicare).
S'il y a une part cachée, elle est de l'ordre de la culture à laquelle le texte appartient : lieux communs, et références implicites, qu'une bonne culture littéraire permet de déceler.
S'il y a un programme, il est nécessaire de s’être familiarisé avec les œuvres qu'il contient. Mais il s’agit aussi d'attester une capacité d'appropriation du texte, en développant une analyse personnelle.
La préparation exige donc une double autonomie :

  1. une autonomie qui est une distance vis-à-vis du texte (après l’étude « à la loupe », le candidat doit aussi avoir une vision d’ensemble du texte)
  2. une capacité de rendre compte du texte dans sa singularité, et non uniquement de restituer ses connaissances sur l’œuvre et sur l’auteur.

Une explication littéraire est donc avant tout l’explication d’une écriture, c'est-à-dire des choix littéraires (rhétoriques, poétiques, etc.) qui sont effectués par l’auteur. Par quels moyens le texte produit-il du sens ?



     Travail préliminaire

  1. Lecture et relecture du texte.
  2. Cette lecture répétée permet de dépasser la première approche, naïve, afin de se rendre sensible d'abord aux effets, puis aux mécanismes qui gouvernent le texte.
    Ne pas hésiter à répéter cette lecture, à d'autres moments dans le temps de préparation.

  3. Première approche.
    • Quelle est la nature du texte ? À quel genre appartient-il ?
    • Quelle est sa situation (dans le temps, dans l'œuvre) ?
    • Quelle est, à première vue, sa spécificité, son originalité ?
  4. « Découpage » de l’extrait en différentes étapes, qui baliseront l'analyse.
  5. Analyse linéaire du texte, étape par étape.
  6. À chaque étape, on s'assure d'abord d'une bonne compréhension littérale.
    On portera une attention toute particulière au sens des mots (attention, ceux-ci ont évolué, entre le français moyen, le français classique, et le français actuel). On attend une compréhension fine du passage, qui passe nécessairement par une élucidation fine du vocabulaire (attention aux termes perçus comme anodins).
    L’analyse grammaticale doit, de même, être rigoureuse.
    La structure syntaxique des phrases sera repérée de manière précise, pour éviter toute confusion (complétive / relative ; futur / conditionnel etc.).
    Au cours de cette analyse de détail, on peut repérer des récurrences dans les choix formels, la progression particulière du texte ou de son sens, ainsi que les contrastes et oppositions recherchés. Ce repérage est essentiel pour déduire la problématique du texte.
    • Attention : éviter l’analyse purement technique du texte : elle reste vaine si elle n'est pas au service de l’interprétation. Attention donc à l’usage mécanique des outils de l’analyse.
    • On évite également la paraphrase ou la multiplication de remarques isolées sur le texte.
    • Ne pas rédiger l’analyse (on peut en revanche rédiger l'introduction et la conclusion de l'explication). L’exposé implique une part d’improvisation.


  7. Formuler une problématique.
  8. À l’issue des étapes précédentes, on est en mesure de dégager la problématique, c’est-à-dire «la question principale que le texte semble poser». Elle vient par conséquent après l’analyse et non comme préalable : c’est le point d’aboutissement de la recherche. Elle n’est donc valable que sur l’extrait en question, dont elle rend compte de façon particulière, spécifique.
    Elle a une valeur heuristique : c'est une ligne de recherche (en grec eurisko veut dire «trouver»), une hypothèse de lecture, que l'explication va ensuite étayer. C'est aussi l’enjeu de l’extrait, son intérêt, son sens.
    Enfin, la problématique est littéraire : il ne s'agit pas de formuler un problème existentiel.


    Il est fortement recommandé de travailler sur deux feuilles, en parallèle. L'une est consacrée aux notations diverses, réactions spontanées, qui pourront s'intégrer plus tard à l'explication ; mais surtout, on y notera une première idée de problématique, qui pourra évoluer au fil du temps de préparation. L'autre feuille est réservée aux notes qui seront utilisées directement au cours de la prestation : il convient d'attendre la fin du temps de préparation pour élaborer une introduction et une conclusion définitives, à la lumière de l'analyse effectuée.



     La prestation

L’explication orale suit trois étapes :

     Première étape : l’introduction
Elle obéit à une logique de resserrement progressif.
  1. Situation du texte.
  2. « Lancer l’enquête avec efficacité et précision ».
    C’est l’entrée en matière. On prélève ici les seuls éléments pertinents pour situer l’extrait avec précision, on évite les généralités pour privilégier ce qui donne une identité particulière au passage.

  3. Lecture : rendre sensible le texte.
  4. Ce moment se conçoit comme l’occasion d’un partage, d’un plaisir à faire entendre l’extrait. On lit le passage dans son intégralité.
    La lecture est à la fois sensible et claire. Éviter un ton monocorde, ennuyeux, ou une voix inaudible. Faire entendre le rythme des phrases. Si le texte est versifié, éviter toute erreur dans le décompte des syllabes, ainsi que dans les coupes. Respecter les liaisons. La lecture orale est la validation anticipée d’une explication pertinente.

  5. Introduction de l'analyse
  6. - Donner un aperçu de la progression interne du texte, en présentant les principaux mouvements du passage, et en précisant bien les mots qui les délimitent. Il s’agit par là de rendre saillante « la charpente » de l’extrait, sur laquelle l’explication va ensuite s’appuyer pour en préciser l’analyse. Cette structure du texte est donc un support de l’explication.
    - Énoncer la problématique, qui lance l’analyse, et restera présente à l'esprit tout au long de celle-ci.

     Deuxième étape : l’explication proprement dite
Elle suit le déroulement du texte. L’explication ne se fait pas mot à mot, phrase à phrase ou vers à vers, mais bien étape par étape. Il s'agit de montrer l’itinéraire que suit l'écriture, c’est-à-dire son cheminement et sa logique. On reprend ici les éléments de l’analyse linéaire préparée au brouillon (voir ci-dessus).

Rappelons simplement quelques points, qui doivent rendre l'explication claire et efficace :
  • Il faut avant tout éclaircir la signification littérale du texte (c’est la base d'une « explication »).
  • Les interprétations n’ont d’intérêt que si elles rendent compte de l'écriture, et inversement, l'observation de l'écriture conduit à formuler une interprétation. Ne jamais séparer fond et forme.
  • Ne laisser aucune difficulté dans l’ombre (vocabulaire, syntaxe, idée difficile...).
  • Toutes les remarques s’appuient sur des citations précises (souci pédagogique de l’exposé).
  • La problématique doit rester sous-jacente à l’exposé qui doit se construire dans un « va-et-vient entre le détail et la globalité ».
     Troisième étape : la conclusion
C’est la réponse claire et précise à la question posée en introduction. La conclusion récapitule les étapes de l'explication, et reprend les acquis de l’analyse, sous la forme par exemple d’axes de lecture (aspects les plus marquants du passage). On terminera par une mise en perspective du texte, à la lumière d’autres passages de l’œuvre, par exemple.



     Post-scriptum...

Voici ce qu'un jury attend d'un candidat littéraire :

  • « finesse de perception, rigueur de la démonstration, solidité technique de l’examen, culture littéraire »
  • mais aussi « enthousiasme communicatif à explorer l’espace du texte et à prolonger en reprise le cheminement en recherchant de nouvelles voies ».
  • Le jury voudrait n’être pas considéré uniquement comme « une instance examinatrice et évaluative », et aucunnement comme « un ténébreux oracle » mais comme de « simples lecteurs », « dont le bonheur se nourrit de la simple richesse de l’échange »... (ENS-LSH, Rapport 2005)
  • Comme le précise encore le jury, « on ne lit pas sans s’engager » : il s’agit donc d’assumer pleinement l’interprétation du texte et d’en montrer la pertinence. On veillera ainsi à ne pas relativiser ou mettre en doute ses propres analyses, mais au contraire à en prouver la validité.

Certaines formules, trop fréquentes, sont le signe d'une explication trop mécanique : « Nous pouvons découper le texte en x parties... », « On a ici... », « On peut donc voir que... », « L'auteur veut dire que... ». La première atteste que l'architecture du texte n'est pas perçue : elle est remplacée par un tronçonnage. Les autres sont les symptômes d'une paraphrase : au lieu d'observer le texte et d'en expliquer les ressources, le candidat tente de le reformuler.

Pour poursuivre la réflexion sur cet exercice :
Chantal Labre, Patrice Soler, Études littéraires, P.U.F., coll. Quadrige.
Rapports de concours : E.N.S., E.N.S.-L.S.H., CAPES, agrégation.



© Stéphanie Orace, François Gadeyne, Anne-Marie Salviat.