Marie Ferranti, Lucie de Syracuse Gallimard, 2007 |
Le dernier roman de Marie Ferranti se présente comme la traduction d'un récit, écrit par un auteur latin, Héliodore de Sicile — un texte imaginaire, et un auteur imaginaire, sur un personnage en revanche bien présent dans la littérature et dans l'art. L'avant-propos mentionne d'autres sources, parmi lesquelles La Légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle), et une peinture de Zurbarán (dont la description, donnée dans l'avant-propos, est volontairement fausse). L'intérêt du roman est d'avoir détourné le récit de Jacques de Voragine, tout en l'enrichissant de détails et de personnages d'invention ; mais ce récit fait de Lucie une mystificatrice diabolique, et ce paradoxe peut déranger un lecteur qui n'accepterait pas l'imposture comme moteur de la fiction.
Marie Ferranti vit en Corse ; or son roman est à la fois marqué par l'insularité, et baigné dans la lumière (lux...) aveuglante d'une contrée méditerranéenne où la réputation et l'honneur revêtent la plus extrême importance. L'histoire se situe à Syracuse, au début du quatrième siècle après J.-C. Lucie de Syracuse s'est secrètement convertie au christianisme, suite à une visite au tombeau de sainte Agathe ; mais elle est destinée à épouser un jeune Syracusain, que Marie Ferranti appelle Marcus. Lucie apparaît d'abord comme une victime, à la fois fragile et inflexible ; mais tout l'intérêt du roman est de nous montrer sa métamorphose. Sorte d'Antigone chrétienne, elle se heurte à l'incompréhension de sa famille, des autorités, de tous ceux qui l'entourent. Mais là où, dans le récit de Jacques de Voragine, Lucie tient sa force de Dieu, dans le roman, elle révèle une cruauté inhumaine. C'est toute la conception chrétienne du martyre qui s'en trouve bouleversée. Fascinant et cruel à la fois, le personnage de Lucie est, en même temps, brûlant et glacial ; il rejoint les grandes héroïnes de la littérature décadente — Salomé en particulier —, qui conjuguent la mort et le désir. Face à elle, Marcus apparaît comme bien faible ; en revanche, la détermination du père (Démétrius) fonctionne comme un miroir, face auquel l'obstination de Lucie apparaît comme d'autant plus terrible. Toute transcendance est évacuée du récit : dans un monde où l'honneur est tout, la foi devient obstination, calcul, inhumanité.
Les amoureux de l'Antiquité trouveront bien peu de détails historiques, et de realia qui resituent l'histoire dans son contexte. On ne saurait en faire le reproche à l'auteur : le récit, et la prose même de Marie Ferranti, se signalent par leur nudité ; le style s'attache à l'essentiel. En outre, la fiction d'une œuvre traduite ne nuit pas à la vraisemblance du récit, d'autant que le traducteur se fait discret (contrairement, par exemple, à l'indigeste Caverne des idées de José Carlos Somoza, sans cesse entrecoupé d'interventions oiseuses du traducteur). En revanche, le latiniste fera la grimace devant un maladroit bucca Luciae («de la bouche de Lucie»), et devant les deux solécismes que contient le titre de la Vie de Lucie de Syracuse attribuée à l'imaginaire Héliodore de Sicile : De vitae Syracusa Luciae... Pour un lecteur latiniste, la vraisemblance en prend un coup !
Chose tout à fait étonnante : un journaliste de France 3 a cru en l'existence d'Héliodore de Sicile (reprenant consciencieusement le titre latin, avec ses erreurs !), et a prêté foi à l'avant-propos qui fait de ce roman une traduction... et, plus amusant encore, il oppose Voragine et cet Héliodore sorti de l'imagination de Marie Ferranti ! Enfin, il en tire une morale cocasse, rapprochant le christianisme des martyrs et la scientologie...
Un article d'Angèle Paoli présente une intéressante lecture de ce roman sous l'angle de l'imposture.
© François Gadeyne, Café pédagogique