Romain Gary. Éducation européenne

       Références

Romain Gary, Éducation européenne, Gallimard, coll. folio


Pendant la seconde guerre mondiale, dans la Pologne occupée, et pendant la campagne de Russie, les "Partisans" sèment la terreur dans l'armée allemande. Ils forment l'"armée verte", cachée dans les inextricables forêts polonaises, et agissent sous les ordres d'un mystérieux partisan Nadejda, que l'on ne connaît que par ses messages et par le bouche-à-oreille...

Éducation européenne est un curieux titre pour un roman. Il affiche sa visée politique, au sens large. Le roman n'est donc pas seulement un enchantement ; écrit au cours de la guerre elle-même, il est le témoignage d'un auteur engagé dans celle-ci (Romain Gary sera compagnon de la libération). Mais le narrateur n'est pas mis en avant, et le récit se rapproche du récit mimétique, celui qui fait voir les choses comme si elles étaient là. La pensée est donc portée par les personnages eux-mêmes (et avant tout Janek, le protagoniste), ballottés par les événements, par la faim, le froid et la souffrance morale. Le lecteur est invité à partager ces souffrances, par le moyen de la focalisation interne. Gary n'a nul besoin de recourir aux pensées rapportées : au comble de l'angoisse, et toujours au bord de la folie, les personnages font entendre leurs peurs et leurs fantasmes, si bien que Wilno devient le théâtre d'étonnantes orgies de désir et de sang, et d'étonnants règlements de compte, où la haine et l'amitié font curieusement bon ménage.

Cette «éducation européenne» est donc celle du sang et de la neige : le sang que l'on fait couler malgré soi, et la neige qui étouffe et efface l'humanité en l'homme : «Je hais la neige. Par un temps pareil, on croirait vraiment que la terre n'avait pas été faite pour les hommes et que nous sommes ici par erreur.» (p. 198) En pleine guerre, voilà donc que se crée une paradoxale fraternité dans la souffrance et dans la mort, et aussi «la fraternité des hommes trompés par leurs femmes alors qu'ils sont au front.» (p. 258)

«À la fin, tout ce que cette fameuse éducation européenne vous apprend, c'est comment trouver le courage et de bonnes raisons, bien valables, bien propres, pour tuer un homme qui ne vous a rien fait» (p. 273)...

Mais Éducation européenne, c'est aussi le livre qu'écrit Dobranski, l'ami de Janek. Dobranski, en écrivant ce livre, veut relever un défi : montrer que l'«éducation européenne» est celle de la douleur, mais aussi celle de l'espoir ; c'est pourquoi l'écriture est pour Dobranski un refuge, comme peut l'être «une chanson, un poème, une musique, un livre» (p. 76).

En nous plongeant dans cet enfer du nord, Gary nous montre donc des personnages prisonniers de la «condition humaine» (pensons à Malraux, même si son roman à lui se réfère à une autre guerre), mais dont le salut réside dans le talent. Dobranski a foi dans le beau : «le désespoir, dit-il à Janek, c'est seulement un manque de talent.» (p. 77)

Il y a donc, au bout du compte, une autre Europe que celle de la mort : celle de la Résistance («de Grèce, de Yougoslavie, de Norvège, de France, leur venaient mille souffles de vie, mille battements d'un espoir tenace et souterrain»..., p. 262), qui est aussi celle du rêve, comme le montre le dénouement de l'histoire.



© François Gadeyne.