Les numéros de pages renvoient à l'édition folio des Faux-monnayeurs d'André Gide.
Premiers jalons
- 1er point d’appui : le suicide de Boris, fait divers qui a, pour Édouard, « quelque chose de péremptoire, d’indéniable, de brutal, d’outrageusement réel » (III. 8, p. 375). Le roman s’achève donc par une irruption « brutale » du réel. Or Édouard se refuse à intégrer ce fait divers dans Les Faux-monnayeurs, le roman qu’il est en train d’écrire. Gide, au contraire, accepte cet « outrageusement réel », qui oriente a posteriori toute l’œuvre.
- 2e point d’appui : Édouard s’oppose au réalisme, qui rejette les idées dans le rêves et dans l’évasion ; et il reproche à Bernard d’être un réaliste (journal d’Édouard, II. 5, p. 201).
- 3e point d’appui : selon Édouard toujours, le roman n’est pas asservi à la mimesis, à la représentation du réel. Dans la longue discussion du chapitre II. 3 (p. 182-188), le romancier présente sa conception du roman, comme un genre libre, lawless, mais un genre qui s’est asservi à la ressemblance. Son œuvre, au contraire, « prétend ne concurrencer rien » (p. 183).
Allons plus loin...
- Dans son entretien avec Passavant – qui souhaite en faire le directeur de la nouvelle revue qu’il veut créer – Strouvilhou radicalise la critique de la mimesis. Il donne ainsi sa conception de la modernité littéraire : l’élimination de toute ressemblance (à l’imitation de la peinture abstraite) doit conduire à l’élimination du sens (III. 11, p. 320). Gide s’inspire ici du mouvement dada.
- La réflexion d’Édouard ne le conduit pas à ce point de radicalité. D’une part, il place le problème sur le plan du style, et non sur le terrain idéologique de la subversion ; d’autre part, il peine à réduire les contradictions qui hantent son travail – contradiction entre la réalité et le travail du style, contradiction entre les faits et la réalité idéale. Il veut les faire entrer dans son œuvre (II. 3, p. 185) jusqu’à présenter son sujet comme « la lutte entre les faits proposés par la réalité, et la réalité idéale ». Mais le narrateur dénonce aussitôt (p. 186) l’incohérence de cette idée : « Il apparaissait clairement que, sous son crâne, Édouard abritait deux exigences inconciliables, et qu’il s’usait à les vouloir accorder. »
- À plusieurs reprises, Édouard prend le parti des idées, aux dépens de la singularité des faits. Le général lui apparaît comme le domaine de l’art, alors que le particulier est celui de la vérité psychologique. « Les idées m’intéressent plus que les hommes [...] elles vivent aux dépens d’eux » ; le modèle qu’il invoque, dans sa conversation sur le roman à Saas-Fée (p. 187) est celui de L’Art de la fugue de Bach, chef-d'œuvre formel, à la beauté mathématique. « Son cerveau », note le narrateur, « chavirait vite dans l’abstrait » (p. 188).
- Logiquement, Édouard critique (I. 8, p. 79) le centre de gravité dans La Barre fixe, le roman de son rival Passavant : c’est le réel présent. Édouard veut donner au contraire à son œuvre un centre de gravité poétique, donc d’avenir (il veut écrire pour les lecteurs futurs : I. 12, p. 100) puisque indépendant du réel présent ; ce faisant, il s’oppose au psychologue (donc au point de vue de Mme Sophroniska : II. 2, p. 174).
- Bernard le déplore, dans son dialogue avec Laura (II. 4, p. 199-200) : lui, se verrait en détective, mais n’aime pas côtoyer un « idéologue ». À la fin du chapitre 3 de la deuxième partie, il lance à Édouard : « "Je vois, hélas ! que la réalité ne vous intéresse pas. – Si, dit Edouard ; mais elle me gêne. – C’est dommage", reprit Bernard. » (p. 192)
- Pourtant, il serait réducteur d’opposer aussi simplement Bernard le réaliste et Édouard l’idéologue ; d’abord, l’objet qui représente le « réel » dans ce passage (p. 192) est une fausse pièce de monnaie... D'autre part, le narrateur, jugeant ses personnages, note au sujet de Bernard qu’« il a trop lu déjà, trop retenu, et beaucoup plus appris par les livres que par la vie » (II.7, p. 217)... Enfin, c’est Édouard lui-même qui conseille à Bernard, en quête d’un sens à donner à son existence, de le chercher dans la vie elle-même : « Vous ne pouvez trouver ce conseil qu’en vous-même, ni apprendre comment vous devez vivre, qu’en vivant » (III. 14, p. 340).
- Par conséquent, Édouard et Bernard se rapprochent autant qu'ils s'opposent, dans la perspective du rapport au réel. Tous deux d’ailleurs ont du mal à lire, quand ils sont confrontés à des circonstances particulières : Bernard, p. 296 comme Édouard, p. 300 (III. 9) – la vie l’emporte alors, avec ses préoccupations.
Le réel et sa perception
- La réalité n’existe pas pour nous indépendamment de la perception que nous en avons, et des situations de communication. Cette vision de choses conduit Édouard et Bernard, proches l’un de l’autre sur ce terrain aussi, à douter de toute réalité. Ainsi le doute cartésien est paraphrasé par Bernard (II. 4, p. 192) – qui par ailleurs écrit à Olivier, alors qu’il partage le séjour d’Édouard à Saas-Fée : « J’hésite à croire que c’est bien vrai, que c’est bien moi... » (II. 1, p. 167) ; et quand il commence à se trouver à l’aise dans sa situation, à se sentir exister, il n’écrit plus : « Je me dis que je devrais prendre des notes »... L’écriture exige-t-elle de mettre en doute, ou entre parenthèses l’existence ?
Édouard de son côté, dans son journal, note : « Rien n’a pour moi d’existence, que poétique (et je rends à ce mot son plein sens) – à commencer par moi-même. Il me semble que je n’existe pas vraiment, mais simplement que j’imagine que je suis. Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c’est à ma propre réalité. Je m’échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, que celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde, et qui s’étonne, et doute qu’il puisse être acteur et contemplateur à la fois. » Toujours dans son journal, il écrit : « Rien de ce qui m’advient ne prend pour moi d’existence réelle, tant que je ne l’y [i.e. dans le journal] vois pas reflété. Mais depuis mon retour, il me semble que je m’agite dans un rêve » (I. 18, p. 155).
- La réflexion du narrateur sur l’exotisme (I. 16, p. 143), que le diable utilise pour arriver à ses fins, débouche sur le « repli diapré de la Maya » ; la Maya est, dans l’hindouisme, la manifestation sous forme d’apparences, le pouvoir d’illusion qui émane de Brahma, et Brahma est la seule réalité dans le monde ; la Maya est donc à la fois vraie et fausse. L’exotisme est donc l’éclipse du principe de réalité, et une remise en question fondamentale de la réalité même. Ce point est évoqué comme point extrême, un point radical, qu’Édouard n’atteint pas, pas plus que Gide lui-même dont le roman s’achève par un retour brutal du réel, comme un retour du refoulé.
- Il faut noter enfin que ke jeu théâtral des masques est une ressource romanesque : voir par exemple p. 169 (II. 1) le brouillage de la situation pour tromper le personnel de l’hôtel.
L’« essence même de l’être » (p. 125)
- Autre aspect important du problème de la réalité dans le roman : la dimension spirituelle. Le romancier Édouard veut en effet écrire un « roman chrétien », qui « transport[e] le drame sur le plan moral » (I. 13, p. 125) – mais il ne peut le faire avec les outils de la psychanalyse, ceux de Mme Sophroniska (voir plus haut) ; il emprunte une image évangélique, l’image du sel : « Si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? » (évangile de Matthieu, 5.13, et p. 125 dans Les Faux-monnayeurs) – image qui affleure dans le discours de Vincent sur le sel et les poissons).
Autres pistes d’étude sur l’écriture et le réel dans Les Faux-monnayeurs :
- Édouard oppose la profondeur et le paraître (qui est le domaine de l’art), mais aussi la sensation et la pensée, dont l’opposition est traduite par le mythe d’Apollon et Daphné (I. 11, p. 96).
- Autre aspect du problème : l’opposition, dans le genre romanesque, entre la chronique (qui veut suivre le flux temporel, de manière linéaire) et la pluri-dimensionnalité (II. 3, p. 184).
- Un point de vue intéressant – quoique peu objectif – sur le roman est celui de Pauline Molinier, qui lucidement critique les tentatives romanesques de résolution des situations fausses (III. 10, p. 308) : dans la réalité, « il n’y a rien de tel, pour s’éterniser que les situations fausses. C’est affaire à vous, romanciers, de chercher à les résoudre. Dans la vie, rien ne se résout ; tout continue. » Le romancier « à idées » qu’est Édouard repousse d’emblée ce jugement, qu’il attribue à la rancune de Pauline ; en revanche, ce jugement est présent dans les Faux-monnayeurs de Gide et participe du kaléidoscope de regards sur le réel.
- Les objets et leurs fonctions (comme causes réelles, ou comme symboles) : le billet de consigne, le talisman (qui réapparaît de fait comme le retour du refoulé en psychanalyse : cf. III. 17, p. 365), le ruban de Georges (remarqué par Édouard p. 93, et par Azaïs p. 110), etc.
- Roman et science, avec les explications sur de Vincent sur les poissons (I. 17). Lilian prévient : « Je ne sais pas si ce qu’il dit est vrai, mais c’est plus amusant que les plus beaux romans du monde. – Ce ne sera peut-être pas l’avis du romancier », dit Vincent. » (p. 146)
En conclusion : l’art n’est pas la nature. Le roman est un work in progress, qui recompose la réalité et réinvente ses lois au fur et à mesure qu’il avance. Gide repousse autant le réalisme pur que l’idéalisme complet, celui de ses premières œuvres (Le Voyage d’Urien en particulier).