André Gorz, Lettre à D. Je t'aime, donc je suis...

       Référence

André Gorz, Lettre à D. Histoire d'un amour, Galilée, 2006 (rééd. Gallimard, coll. folio)
 Lettres à D. Histoire d'un amour, paru en septembre 2006, sera son ultime texte. A 84 ans, André Gorz a choisi de partir avec Dorine, 83 ans, sa femme. […] Hier, sur la porte de leur maison de Vosnon, dans l'Aube, où le couple s'était retiré depuis une vingtaine d'années, un simple message sur la porte : « Prévenir la gendarmerie ». Une amie s'en est chargée. Ils reposaient tous deux côte à côte. Lettres à D., qu'André Gorz racontait avoir écrit en pleurant, disait toute la passion et la reconnaissance qu'il avait pour D., Dorine. 
(Libération, 25 septembre 2007)

Dans La Confession, genre littéraire, Maria Zambrano montre que le genre de la confession a transformé en profondeur la philosophie. Dans Lettre à D., André Gorz en donne la meilleure illustration possible, revenant sur son essai autobiographique, Le Traître, publié en 1958 : « Je ne voulais pas livrer le résultat d’une recherche mais écrire cette recherche elle-même en train de s’effectuer, avec ses découvertes à l’état naissant, ses ratés, ses fausses pistes, […], c’est le dire qui importe non le dit ». Quand elle approche de l’autobiographie, l’écriture se conçoit donc bien comme écriture en acte, à la recherche d’elle-même, et libérée en outre, chez Gorz, de l’ancrage dans un moi étriqué qui l’enfermerait ; elle est donc l’écriture d’un moi qui s’absente dans l’existence même, et qui existe sans exister. Cette absence à soi-même est émancipation par rapport aux déterminismes qui pèsent sur l’individu.

Mais ce n’est pas là le dernier mot. Revenant sur l’ensemble de son œuvre, et en particulier sur Le Traître, André Gorz relit sa pensée à la lumière de sa vie, et de son amour pour D., sa compagne de 1947 à sa mort. Ce texte ultime, écrit et publié en 2006 – un an avant qu’ils ne franchissent ensemble le dernier pas – est un retour au « je », que l’auteur oppose à la troisième personne choisie dans Le Traître. Retour à l’écriture du moi, à la confession, donc, et retour aussi à la présence. Ce retour pourrait se faire à la manière des Mots de Sartre, récit de la découverte fascinée du pouvoir irréalisant des mots, de leur pouvoir créateur, d’une liberté qui se creuse par les mots au cœur du monde des choses. Une telle perspective ne serait pas contraire à la philosophie d’André Gorz, admirateur des Mots comme le rappelle un article qu’il publia en 1976 et que Le Nouvel observateur a très opportunément republié sur son site. Mais dans Lettre à D., cette perspective est bouleversée par le simple fait qu’il ne s’agit pas précisément d’une confession, mais d’une lettre, texte adressé. L’existence d’une autre que soi, de quelqu’un qui n’est pas moi, qui n’est pas l’autre que je voudrais être, mais un autre réel, différent de moi, et un autre aimé, incline l’écriture à resituer son horizon. Cet horizon n’est plus la recherche d’une liberté au-delà de soi-même à l’intérieur de soi, mais l’existence de l’autre comme source d’une certitude : l’amour comme fondement, je t’aime, donc je suis.

La confession adressée revient aux sources du genre, à saint Augustin : c’est-à-dire à la prière, élan vers plus beau, plus complet, et vers plus grand que soi. Amare amabam, « j’aimais aimer » écrit Augustin dans le premier livre de ses Confessions, formulant par cette tautologie l’enfermement narcissique du sujet aimant ; « je ne m’aimais pas de t’aimer », écrit André Gorz, exprimant ainsi un enfermement comparable, au moment même où pourtant il tentait d’échapper à la tautologie, à l’enfermement en soi-même...

L’écriture philosophique, comme expression du « besoin obsessionnel de m’élever au-dessus de ce que je vis, sens et pense, pour le théoriser, l’intellectualiser, être un pur esprit transparent » (p. 58), est mise ainsi à distance. La « lettre » rétablit dans l’écriture un lien, rompu par un « je » qui ne cessait de s’abolir pour se réinventer, et d’exclure l’autre dans cette recherche constamment reprise. Elle fait alors de D. l’autre fondamental, son horizon nouveau.

Si la confession, depuis Rousseau, entretient avec l’élégie une proximité que beaucoup d’autobiographies confirment – par la nostalgie, le regret d’un bonheur perdu – cette Lettre à D. est le contraire d’une élégie : elle est conscience réalisée et amour d’une présence, et volonté de la prolonger infiniment : « Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l'autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »