Hésiode. La titanomachie : entre paroles policées et cris sauvages


par François Gadeyne

Théogonie, v. 643-686


Texte grec



Traduction



texte_alternatifVoici alors les paroles que leur adressa le père des hommes et des dieux :
« Écoutez-moi, splendides enfants de Terre (Gaïa) et de Ciel (Ouranos),
Pour que je vous dise ce que mon cœur, dans ma poitrine, m’ordonne.
Voilà déjà bien longtemps, en effet, qu’adversaires, les uns contre les autres,
pour la victoire et le pouvoir, nous combattons chaque jour,
les dieux titans et tous ceux qui sont nés de Cronos.
Vous, montrez aux Titans, dans la bataille funeste,
la force de votre violence et la redoutable puissance de vos bras,
et gardez en mémoire l’alliance qui vous oblige, car, malheureux que vous étiez,
vous êtes remontés à la lumière, libérés de vos chaînes cruelles,
par notre volonté, soustraits aux brumes de l’obscurité. »
C’est ainsi qu’il parla ; aussitôt l’irréprochable Kottos lui répondit :
« Dieu divin, nous savons ce que font briller tes paroles ; et nous aussi
nous savons que ton esprit est supérieur, que ton intelligence est supérieure,
et que tu protèges les immortels contre la froide morsure du malheur ;
grâce à ta sagesse, soustraits aux brumes de l’obscurité,
nous sommes de retour, libérés de nos dures chaînes ;
nous voilà, seigneur fils de Cronos, après avoir souffert des maux, car notre sort était inespéré !
C’est pourquoi, aujourd’hui, d’un esprit inflexible, le cœur résolu,
nous vous prêterons main-forte dans la bataille féroce,
combattant les Titans à travers les puissantes mêlées. »
C’est ainsi qu’il parla ; et les dieux pourvoyeurs de biens l’approuvèrent après avoir entendu ses paroles ; et leur cœur désirait vivement la guerre,
plus encore qu’auparavant ; ils provoquèrent un sinistre combat,
tous, divinités féminines et divinités masculines, ce jour-là,
Titans et dieux, et tous ceux qui étaient nés de Cronos,
et ceux que Zeus fit sortir de l'Érèbe sous la terre pour les conduire à la lumière,
terrible et puissants, dotés d’une force arrogante.
Ceux-là avaient cent bras, qui surgissaient de leurs épaules,
tous semblablement, et, à chacun, cinquante têtes
poussaient de ses épaules, sur son corps robuste.
Ils se dressèrent alors contre les Titans dans une bataille funeste,
tenant dans leurs mains robustes d’énormes pierres.
Quant aux Titans, de leur côté ils redressèrent leurs phalanges
avec ardeur ; ensemble, ils montraient l’effet de la force de leurs bras,
des deux côtés. Le Flot marin sans bornes résonnait terriblement,
la Terre gronda, le vaste Océan gémit
et trembla, la cime de l’Olympe fut ébranlée sur sa base
sous la ruée des immortels, la lourde secousse de leurs pieds atteignit
le Tartare obscur, et la clameur profonde
de l’indicible poursuite et des projectiles puissants.
Ainsi, les uns sur les autres, ile jetaient des projectiles gémissants ;
et la voix des deux camps s’éleva jusqu’au ciel étoilé,
dans leurs appels, et ils se heurtaient en poussant de grands cris.


... δὴ τότε τοῖς μετέειπε πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε·
«κέκλυτέ μευ, Γαίης τε καὶ Οὐρανοῦ ἀγλαὰ τέκνα,
ὄφρ' εἴπω τά με θυμὸς ἐνὶ στήθεσσι κελεύει.
Ἤδη γὰρ μάλα δηρὸν ἐναντίοι ἀλλήλοισι
νίκης καὶ κράτεος πέρι μαρνάμεθ' ἤματα πάντα
Τιτῆνές τε θεοὶ καὶ ὅσοι Κρόνου ἐκγενόμεσθα.
Ὑμεῖς δὲ μεγάλην τε βίην καὶ χεῖρας ἀάπτους
φαίνετε Τιτήνεσσιν ἐναντίοι ἐν δαῒ λυγρῇ,
μνησάμενοι φιλότητος ἐνηέος, ὅσσα παθόντες
ἐς φάος ἂψ ἀφίκεσθε δυσηλεγέος ὑπὸ δεσμοῦ
ἡμετέρας διὰ βουλὰς ὑπὸ ζόφου ἠερόεντος.»
Ὣς φάτο· τὸν δ' ἐξαῦτις ἀμείβετο Κόττος ἀμύμων·
«Δαιμόνι', οὐκ ἀδάητα πιφαύσκεαι· ἀλλὰ καὶ αὐτοὶ
ἴδμεν ὅ τοι περὶ μὲν πραπίδες, περὶ δ' ἐστὶ νόημα,
ἀλκτὴρ δ' ἀθανάτοισιν ἀρῆς γένεο κρυεροῖο·
σῇσι δ' ἐπιφροσύνῃσιν ὑπὸ ζόφου ἠερόεντος
ἄψορρον δ' ἐξαῦτις ἀμειλίκτων ὑπὸ δεσμῶν
ἠλύθομεν, Κρόνου υἱὲ ἄναξ, ἀνάελπτα παθόντες.
Τῷ καὶ νῦν ἀτενεῖ τε νόῳ καὶ ἐπίφρονι βουλῇ
ῥυσόμεθα κράτος ὑμὸν ἐν αἰνῇ δηιοτῆτι,
μαρνάμενοι Τιτῆσιν ἀνὰ κρατερὰς ὑσμίνας.»
Ὣς φάτ'· ἐπῄνησαν δὲ θεοὶ δωτῆρες ἐάων
μῦθον ἀκούσαντες· πολέμου δ' ἐλιλαίετο θυμὸς
μᾶλλον ἔτ' ἢ τὸ πάροιθε· μάχην δ' ἀμέγαρτον ἔγειραν
πάντες, θήλειαι τε καὶ ἄρσενες ἤματι κείνῳ
Τιτῆνές τε θεοὶ καὶ ὅσοι Κρόνου ἐξεγένοντο
οὕς τε Ζεὺς Ἐρέβευσφι ὑπὸ χθονὸς ἧκε φόωσδε,
δεινοί τε κρατεροί τε, βίην ὑπέροπλον ἔχοντες.
Τῶν ἑκατὸν μὲν χεῖρες ἀπ' ὤμων ἀίσσοντο
πᾶσιν ὁμῶς, κεφαλαὶ δὲ ἑκάστῳ πεντήκοντα
ἐξ ὤμων ἐπέφυκον ἐπὶ στιβαροῖσι μέλεσσιν.
Οἳ τότε Τιτήνεσσι κατέσταθεν ἐν δαῒ λυγρῇ
πέτρας ἠλιβάτους στιβαρῇς ἐν χερσὶν ἔχοντες.
Τιτῆνες δ' ἑτέρωθεν ἐκαρτύναντο φάλαγγας
προφρονέως· χειρῶν τε βίης θ' ἅμα ἔργον ἔφαινον
ἀμφότεροι. Δεινὸν δὲ περίαχε Πόντος ἀπείρων,
γῆ δὲ μέγ' ἐσμαράγησεν, ἐπέστενε δ' Οὐρανὸς εὐρὺς
σειόμενος, πεδόθεν δὲ τινάσσετο μακρὸς Ὄλυμπος
ῥιπῇ ὕπ' ἀθανάτων, ἔνοσις δ' ἵκανε βαρεῖα
Τάρταρον ἠερόεντα ποδῶν, αἰπεῖα τ' ἰωὴ
ἀσπέτου ἰωχμοῖο βολάων τε κρατεράων.
Ὣς ἄρ' ἐπ' ἀλλήλοις ἵεσαν βέλεα στονόεντα·
φωνὴ δ' ἀμφοτέρων ἵκετ' οὐρανὸν ἀστερόεντα
κεκλομένων, οἳ δὲ ξύνισαν μεγάλῳ ἀλαλητῷ.


Remarques grammaticales

  • v. 651 : ὅσσα équivaut à ὡς
  • v. 664 : ἐάων génitif pluriel de ἐΰς, adjectif désignant la noblesse d’une personne, ou comme ici les richesse les biens
  • v. 669 : ἧκε aoriste de ἵημι
  • v. 673 : ἐπέφυκον plus-que-parfait de φύομαι naître, pousser – forme poétique.
  • v. 674 : κατέσταθεν forme hésiodique, équivaut κατεστάθησαν

Explication

La Théogonie (Θεογονία) raconte l'histoire de la « naissance » (racine -γον-) des dieux ; le récit proprement dit commence au vers 116, après une belle, et longue, invocation aux Muses.

Les dieux primordiaux sont Χαός Chaos, Γαῖα Terre, et Ἔρος Amour. De Chaos naissent Ἔρεβος Érèbe (« Obscur ») et Νύξ Nuit. Terre, de son côté, enfante Οὐρανός Ciel, Οὔρεα Montagnes, et Πόντος Flot marin. Ce sont les puissances primordiales.

En s'accouplant avec Ciel son propre fils, Terre va donner naissance aux titans et aux titanides : Ὠκεανός, Κοῖος, Κρεῖος, Ὑπερίων, Ἰαπετός, Θεία, Ῥεία, Θέμις, Μνημοσύνη, Φοίβη, Τηθύς, et Κρόνος ; elle met au monde également les Cyclopes, ainsi que les géants Κόττος Kottos, Βριάρεως Briarée et Γύγης Gygès, monstres ἄπλαστοι (v. 151), « informes », littéralement « qui ne peuvent pas être façonnés ».

Après avoir délivré sa mère Γαῖα de l'emprise de Ciel, qui l'étouffait, Κρόνος Kronos dévore ses propres enfants, ceux que lui donnent Ῥείη Rhéia, à l'exception de Zeus, que Rhéia remplace par une pierre et cache en Crète, dans le sein de Γαῖα Terre (v. 479, 493). Bientôt Zeus libère ses frères et sœurs (Déméter, Hadès, Héra, Hestia, et Poséidon) et délivre les cyclopes (v. 501-502), « que leur père avait enchaînés par démence » (οὓς δῆσε πατὴρ ἀεσιφροσύνηισιν, v. 502), et qui, en remerciement, lui offrent le tonnerre, la foudre et l'éclair (v. 504-505). Il délivre ensuite Briarée, Cottos et Gygès, sur le conseil de Γαῖα ; c'est Ciel, également, qui les avait attachés.

À partir du vers 629, Hésiode relate le conflit qui oppose les dieux et les titans « depuis longtemps » (δηρόν, v. 629).

Grâce aux trois géants libérés par Zeus, les dieux remporteront la bataille décisive contre les titans. C'est le début de cette bataille qui est relaté ici.


De la rhétorique pour commencer


Le récit mêle étroitement les images et les sons, paroles, cris et bruits divers. Les voix et les bruits se mêlent, au point de se confondre dans le tumulte du combat.

Pourtant, notre extrait commence par un discours très construit : pour convaincre les géants d'apporter leur aide aux Olympiens, Zeus met en œuvre une rhétorique maîtrisée :

  • il sollicite leur attention : κέκλυτέ μευ, « écoutez-moi » ;
  • il affirme sa sincérité : ses paroles viennent du cœur, τά με θυμὸς ἐνὶ στήθεσσι κελεύει.
  • Il rappelle les faits, comme le poète l'a fait au vers 629, avec le même adverbe, δηρὸν . Ἤδη γὰρ μάλα δηρὸν « Depuis très longtemps déjà, en effet... ». Il indique clairement aussi quels sont les belligérants : les dieux titans (noter qu'eux aussi sont des « dieux », terme générique) et les olympiens, « nous tous qui sommes nés de Kronos »
  • Après ce rappel de la situation, Zeus exhorte les géants à se battre courageusement ; à cette exhortation il mêle habilement la dette qu'ont les géants envers les Olympiens qui les ont délivrés. La formule qu'il utilise :

             ὅσσα παθόντες
    ἐς φάος ἂψ ἀφίκεσθε δυσηλεγέος ὑπὸ δεσμοῦ
    ἡμετέρας διὰ βουλὰς ὑπὸ ζόφου ἠερόεντος

    (v. 652-653)

    insiste sur l'obscurité dans laquelle ils étaient naguère plongés (ὑπὸ ζόφου ἠερόεντος « dans l'obscurité brumeuse »), et sur la volonté des dieux (ἡμετέρας διὰ βουλὰς) qui les en a délivrés. Les deux derniers vers de ce discours opposent symétriquement la lumière (φάος) et l'ombre (ζόφου).

C'est le géant Kottos qui répond à Zeus. Pour faire sentir le parfait accord des géants et des dieux, et la soumission des géants, Hésiode reprend dans le discours de Kottos des mots et des expressions employés par Zeus : ὑπὸ ζόφου ἠερόεντος (v. 652) est repris au v. 658, à ὑπὸ δεσμοῦ (v. 651) fait écho ὑπὸ δεσμῶν (v. 659), à μαρνάμεθα (v. 647) répond μαρνάμενοι au v. 663, δηιοτῆτι (v. 662) est formé sur la même racine que δαῒ (v. 650), ...etc. Les polyptotes et les dérivations mettent à l'unisson les deux orateurs, ainsi qu'une construction symétrique du dialogue (Kottos commence par remercier Zeus de ses bienfaits, avant de confirmer l'alliance).

L'alliance est scellée, la bataille peut commencer. Le discours de Kottos annonce la couleur : αἰνῇ δηιοτῆτι « terrible combat », et κρατερὰς ὑσμίνας, « puissantes mêlées »... Par un écho lexical à l'intérieur même des paroles du géant, Hésiode associe la « puissance » (κρατερὰς) du combat et son enjeu : le « pouvoir » (κράτος), mot déjà employé par Zeus auparavant (κράτεος, v. 647). Il s'agit bien d'asseoir la souveraineté de Zeus, auquel Kottos reconnaît une supériorité totale. Cette supériorité n'est pas celle de la force (les dieux remporteront la victoire grâce à l'appui décisif des géants, comme l'a annoncé Gaïa, Terre, au v. 628 ; en outre, il faut se rappeler que Zeus doit ses armes aux Cyclopes...) : c'est une supériorité d'intelligence, πραπίδες et νόημα (v. 656).

Le lexique de la parole

Zeus « adressa » la parole aux dieux : μετέειπε. Le thème verbal est formé sur la racine -ἐπ-, celle de τὸ ἔπος « la parole » et de l'« épo-pée ». Ἔπος désigne la parole elle-même, par opposition à ὁ μῦθος qui désigne le contenu de cette parole (v. 665). C'est cette racine qu'emploie Hésiode dans la forme εἴπω au v. 645, « que je vous dise » : cette fois, c'est la forme simple du verbe qu'il utilise (avec μετέειπε il employait la préfixe μετα-). C'est peut-être sur cette racine également que s'est formé le mot ἄαπτος (ἀάπτους, v. 659), qui signifierait ainsi, étymologiquement, « indicible ». Autre dérivation impropre : ἀσπέτου, « indicible », au vers 683 ; la violence du combat excède toute parole.

La parole peut être désignée simplement à l'aide de la racine -ἐπ-, ou de la racine -φα- (φάτο « il parla », v. 654 et 664, imparfait de φάμαι « dire », « parler »). Mais elle peut aussi prendre la forme de l'ordre que dicte à Zeus son cœur : κελεύει, 3e personne du singulier de κελεύω « ordonner » ; celle d'une réponse (ἀμείβετο « répondit », 3e personne du singulier de ἀμείβομαι « répondre », dont la racine est celle du changement ou de l'échange – ἡ ἀμοιβή « don en retour », « récompense » ou « réponse » –) ; celle enfin de l'approbation : ἐπῄνησαν, « ils approuvèrent » (ἐπαινέω-ῶ approuver, faire l'éloge, de ὁ αἶνος qui « se dit d'abord de paroles, de récits chargés de sens [...] notamment une fable instructive, enfin un éloge [...] ; le mot est épique, ionien (Hérodote), poétique. », P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque).

« Écouter » se dit κλύω (v. 644 : κέκλυτέ, « écoutez ») ; ce verbe appartient à la famille de τὸ κλέος « le bruit qui court », d'où « le renom », « la gloire ». Mais « écouter » se dit aussi ἀκούω : μῦθον ἀκούσαντες (« après avoir entendu ses paroles », v. 665).

Les paroles s'entendent, mais elles se voient aussi, comme le montre le mot qu'emploie Kottos : tu « fais briller » (πιφαύσκεαι) « des choses non ignorées de nous » (οὐκ ἀδάητα) ; le verbe πιφαύσκω est de la même famille que τὸ φῶς « la lumière ».

La parole se trouve en filigrane dans le mot δυσηλεγέος « cruel » (nominatif δυσηλεγής), dérivé de ἀλέγω s’inquiéter, lui-même formé sur le verbe λέγω « dire ».

Enfin, la malheur lui-même est parole : ἡ ἀρά « la prière » (cf. le latin oro), « la malédiction », d’où « le malheur ».


Le combat : cris, grondements et gémissements


Après cet échange de paroles parfaitement maîtrisées et composées, surgit le tohu-bohu du combat. Le θυμός, d'où venait la parole de Zeus, exprime à présent le désir de se battre : πολέμου... ἐλιλαίετο θυμός. Hésiode souligne la gradation dans la violence du conflit : μᾶλλον ἔτ' ἢ τὸ πάροιθε, « plus qu'auparavant », ce désir est vif. Le combat décisif se situe, dans l'esprit du poète, en Thessalie, entre l'Othrys qui est le « Q.G. » des titans, et l'Olympe ; c'est un « sinistre combat », ἐν δαῒ λυγρῇ, expression employée à la fois par le narrateur (v. 650) et par Zeus (p. 674).

Une fois de plus, Hésiode rappelle les forces en présence, comme Homère dans l'Iliade, et comme le feront plus tard les historiens. Mentalement, le regard du lecteur doit embrasser toute la scène, l'ensemble de la bataille qui eut lieu « ce jour-là », ἤματι κείνῳ : « dieux titans » (Τιτῆνές θεοί), Olympiens (ὅσοι Κρόνου ἐξεγένοντο) et géants (οὕς... Ζεὺς Ἐρέβευσφι ὑπὸ χθονὸς ἧκε φόωσδε). Ce sont les mots de Zeus qui reviennent ici, mais Hésiode les avait déjà utilisés plus haut dans le récit (v. 630).

Le tableau du combat est une description en mouvement : une hypotypose, à la fois récit (διήγησις) et représentation (μίμησις). La violence domine : les belligérants sont « terribles » (δεινοί ), « puissants » (κρατεροί), « robustes » (στιβαροῖσι, στιβαρῇς). Ce sont les forces mêmes de la nature : leurs mains portent des rochers (πέτρας ἠλιβάτους στιβαρῇς ἐν χερσὶν ἔχοντες), la mer retentit (περίαχε Πόντος), la terre gronde (περίαχε Πόντος), le ciel gémit et tremble (ἐπέστενε δ' Οὐρανὸς... σειόμενος) et les secousses du combat se font sentir jusqu'au Tartare (ἔνοσις... ἵκανε Τάρταρον).

Tout est mouvement : les corps s'affrontent et se heurtent, et les membres eux-mêmes qui les composent jaillissent de ces corps monstrueux, ceux bien sûr des géants : « cent bras surgissaient de leurs épaules » (ἑκατὸν μὲν χεῖρες ἀπ' ὤμων ἀίσσοντο), « cinquante têtes poussaient » sur leur corps (κεφαλαὶ... πεντήκοντα... ἐπέφυκον).

Il est possible de discerner quelques références à l'art grec de la guerre : à l'ὅπλον, l'armement, à travers l'adjectif ὑπέροπλον qui qualifie βίην : « la force supérieure par les armes » ; mais surtout à la « phalange » (φάλαγγας, v. 676). Mais c'est la violence brutale qui domine, la βίη, – mot qui apparaît trois fois dans cet extrait – : c'est la force physique.

Les voix se confondent désormais avec les bruits : c'est en est fini de la parole policée, du dialogue. Les dieux sont en même temps des forces naturelles : ils résonnent (περίαχε, de ἡ ἠχή qui « ne se dit pas de sons articulés », P. Chantraine ; cf. aussi ἠχώ, en français « écho »)... ils grondent (ἐσμαράγησεν)...

Ils gémissent (ἐπέστενε, v. 679), et ce gémissement est aussi celui des projectiles (βέλεα στονόεντα, où στονόεντα reprend le radical de ἐπέστενε, au degré ο. La mêlée (ἰωχμοῖο, nominatif ἰωχμός) et les projectiles (βολάων, nominatif βόλη, cf. βάλλω « jeter ») crient, et ce cri (ἰωή) est « profond », αἰπεῖα). Le cri se répercute dans les mots eux-mêmes : ἰωχμοῖο fait écho à ἰωή. Les êtres et les choses se confondent : le chaos n'est pas loin...

Notre extrait s'achève par un beau mouvement ascendant : voix (φωνή), appels (κεκλομένων, racine -κλ- de καλέω-ῶ « appeler ») et cris (ἀλαλητῷ s'élèvent jusqu'au « ciel étoilé ». Ce regard à la fois enveloppant et surplombant est caractéristique de l'épopée.


Cette scène, qui se prolonge jusqu'au v. 733, fait songer à un retour au chaos initial : par sa brutalité la violence menace de faire sombrer le monde dans l'obscurité primitive. La violence du choc retentit dans toutes les directions : elles descend jusqu'au Tartare, par les coups sur le sol, et elle s'élève jusqu'au ciel par les cris. Pourtant, c'est tout le contraire qui va en sortir : de ce désordre, porté à son comble par un affrontement sans merci, va sortir un monde enfin clairement partagé en trois parties : le domaine des dieux, celui des hommes, et les lieux souterrains.

La nature, telle que la peint Hésiode, est une force volcanique, un creuset de forces en gestation, un jaillissement permanent ; sa puissance n'est pas seulement fécondité : elle est aussi destruction, et la destruction est tout aussi spectaculaire que la création. Le monde structuré, le κόσμος, naît dans la douleur : c'est à cette naissance que nous assistons ici. Dans ces vers le lecteur entend à la fois la parole des dieux – parole humaine, parole grecque, policée et ordonnée – et les voix inarticulées des forces brutes de la nature. Ce sont deux générations de dieux qui s'affrontent, mais aussi deux conceptions du monde.

À partir du vers 734, Hésiode décrit les lieux souterrains où ont été précipités les titans : cette longue description des espaces d'en bas n'a rien à envier à tous les enfers que recèlent la littérature et le cinéma. La puissance d'évocation du poème d'Hésiode demeure inégalée ; dans l'extrait dont il s'agit ici, la parole, la voix et les effets sonores du combat y contribuent beaucoup.



© François Gadeyne.