par Fanny Gressier
« Lorsque tu admires, Lydia, la nuque de rose de Télèphe, les bras de cire de Télèphe, ah, malheur ! mon foie s’excite, se gonfle d’une bile insupportable. Alors ni mon cœur ni mon teint ne restent stables ; furtives, des gouttes glissent vers mes joues et dénoncent quels feux, lentement, me consument jusqu’au tréfonds. Je m’enflamme si des rixes déchaînées par le vin ont souillé tes épaules radieuses ou si un gamin dans son délire a, de sa dent, marqué en souvenir tes lèvres. Non, si tu m’écoutais bien, tu n’espérerais pas la fidélité de qui blesse sauvagement ta douce bouche, cette bouche que Venus imprègne de la quintessence de son nectar. Heureux, oui trois fois heureux ceux que retient un lien qui ne rompt pas, que l’amour, sans être déchiré par de méchantes plaintes, ne détachera pas avant leur dernier jour. »
Odes, I. 13

Texte latin
Traduction
Cum tu, Lydia, Telephi
ceruicem roseam, cerea Telephi
laudas bracchia, uae, meum
feruens difficili bile tumet iecur.
5
Tunc nec mens mihi nec color
certa sede manet, umor et in genas
furtim labitur, arguens
quam lentis penitus macerer ignibus.
Vror, seu tibi candidos
10
turparunt umeros inmodicae mero
rixae, siue puer furens
inpressit memorem dente labris notam.
Non, si me satis audias,
speres perpetuum dulcia barbare
15
laedentem oscula, quae Venus
quinta parte sui nectaris imbuit.
Felices ter et amplius
quos inrupta tenet copula nec malis
diuolsus querimoniis
20
suprema citius soluet amor die.
Explication
Trois personnes sont évoquées :
Ses dulcia oscula permettent un éloge plus élaboré et plus sophistiqué, avec le raffinement de cette «quinte essence» du nectar de Vénus, qui renouvelle ici, sous une forme un peu énigmatique, les comparaisons avec le miel, nettement plus usuelles. S’agit-il d’un avant goût d’immortalité grâce au nectar, nourriture divine par excellence ?
Cependant ce puer rejoint Lydia sans doute à des réunions bien arrosées, où il perd toute maîtrise de lui-même : il ignore toute modération dans sa consommation de merum, ce vin pur, beaucoup trop fort pour être bu sans être coupé d’eau et qui est toujours associé aux orgies honteuses. Passion plus ébriété le mènent à des rixes vraisemblablement érotiques, et Horace résume ces excès dans la violence de la morsure infligée aux lèvres de Lydia. Cette frénésie mérite d’être qualifiée de «barbare» et Télèphe n’est qu’un puer furens, ce terme de furens, qui perd tout contrôle de soi, va dans le même sens que les rixae «immodicae», sans aucune mesure.
Amour plus jalousie : la passion crée un bouleversement de tout l’être qui se traduit par des manifestations physiques brutales, en contraste total avec l’élégance et la douceur des apparences de Télèphe. Le foie qui pour les Romains est le siège des passions — comme notre cœur — est sujet à des phénomènes qui expriment cette douleur : fervens, «bouillonnant», en effervescence ; un Romain n’a pas «le cœur gros» mais son foie se gonfle tumet.
Tout son être est affecté : mens, à la fois intention, esprit, siège du caractère, des émotions, de la personnalité, mais aussi ce qui peut en être la traduction immédiate, color, le teint, tout est profondément perturbé ; et s’y ajoute une manifestation physique qui révèle, malgré lui, ce trouble profond : umor ; notons qu’Horace ne parle pas de larmes ; il semble simplement constater un phénomène quasi physiologique, cette humidité soudaine glissant vers ses joues et qui semble échapper à tout contrôle furtim ; pudeur extrême de qui ne veut pas reconnaître qu’il pleure.
Pour suggérer les effets de cet amour malheureux, Horace recourt à la métaphore — fréquente depuis Catulle qui, une génération plus tôt, l’avait lui-même reprise à Sapho, la poétesse grecque du VI° s. — celle de la flamme amoureuse, de la passion qui consume. Et le poète se présente comme la proie de cette passion ; il la subit et utilise des passifs : macerer, je suis consumé ; uror, je suis brûlé ; et Virgile reprendra pour la malheureuse Didon ce même verbe Uritur infelix Dido. À cette même métaphore se relient aussi fervens et lentis ignibus. On voit bien que les belles épaules, candidos, sont source d’éblouissement, de ferveur qui va jusqu’à ce sentiment de «se consumer».
C'est le sujet d'inquiétude commun aux trois personnes. Télèphe souhaite «marquer» Lydia, que la morsure de son baiser soit une memorem notam, trace qui garde le souvenir. Rêve d’avenir aussi de la part de Lydia, qui souhaite fidèle à tout jamais perpetuum cet amant. Horace ne le devine que trop et s’empresse de dénoncer cette illusion : non... speres. D’où le rêve, cette fois impersonnel, d’un couple uni, heureux et durable qui constitue la cinquième et dernière strophe. Bonheur si rare qu’il est impossible de le définir, felices ter ; et trois fois ne suffit pas, il faut renchérir, et amplius. Amour si rare qu’il faut forger un hapax: irruptus, néologisme facile à comprendre avec son préfixe négatif : in- s’opposant à ce thème de la rupture. Amour qui ira jusqu’au terme de l’existence, suprema die, avec un futur plein de certitude, nec solvet.
Sous les yeux du lecteur attentif apparaît, en plus du trio traditionnel, un acteur plus original : le verbe. Ce sont les propos de Lydia, laudas, «tu dis ton admiration», qui suscitent la jalousie d’Ego. Dans un premier temps celui-ci ne peut pas même s’exprimer, tant il suffoque sous le coup de l’émotion; seule la manifestation des larmes, umor, le trahit et en quelque sorte traduit à sa place, malgré lui, cette émotion ; et Horace emploie le terme arguens, «dénonçant», qui pourrait avoir un sujet animé. Mais la deuxième partie de ce court poème, à partir du vers 13, montre les atouts d’Ego: il reprend la maîtrise de la situation grâce au langage ; il peut ainsi «faire la leçon» à Lydia. Amant plus âgé, plus raisonnable, il peut donner un avertissement, si me satis audias, si tu m’écoutais bien. Il la met en garde et le contraste est net entre la violence brutale qu’il condamne chez le jeune amant et la douceur avec laquelle il sait, lui, tourner un compliment galant et raffiné à propos de cette «petite bouche» de Lydia, objet des soins de Vénus. Et pourtant, on peut se demander si, en dénonçant les malae querimoniae, les méchantes plaintes dont le poète n’ignore pas qu’elles peuvent déchirer un amour, Horace ne revient pas, avec quelque ironie cette fois, sur son propre jeu dans ce poème. Que fit Ego sinon se plaindre ?
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Peut-être faut-il dès lors prendre quelque distance par rapport à l’éloge final de l’amour durable et la légère touche d’emphase qu’il comporte. Horace sait ne pas trop se prendre au sérieux, et mêle peut-être ici un peu de parodie qui évite toute complaisance. Restent trois silhouettes vivement esquissées : nuque, bras, épaules suggèrent l’accord harmonieux des jeunes amants, tandis que la douleur de la passion bafouée cherche à se dépasser dans le recours au langage. |
© Fanny Gressier-Danset.
Commentaires
À propos de l'ode I, 13
Ici, deux visages de l'amour sont opposés : Dionysos violent et douloureux, qui fait couler les humeurs (bile, vin, sang...) et plonge les amants dans la folie (v. 11) et Vénus (ici romaine, et dont les animaux favoris sont les colombes) qui en revanche n'est que douceur, "quinte essence", et relève d'une autre sphère du divin, où la beauté l'emporte sur la folie. Ce que célèbre Horace à travers cette Vénus inspiratrice d'un désir d'éternité, n'est-ce pas l'intemporalité de la beauté ?
Car si l'on se souvient de l'ode I, 11, 8 (celle où apparaît le célèbre carpe diem, mais aussi la formule spem longam reseces (v. 7), on est en effet en droit de se demander si Horace croit vraiment à cet amour éternel. Mais où ment-il, où dit-il ce qu'il croit ? Précisément : Horace nous délivre, en artiste, d'une éventuelle obsession de la "sincérité", de la "franchise" et même de la vérité, qui porte beaucoup de critiques aujourd'hui à juger une oeuvre par ce qu'elle révèle des émotions "réelles" de son auteur, quand ce n'est pas de ses "tripes" ou de son "vécu". L'important est ici le dessin très économe de la transe érotique, l'évocation en quelques traits d'une intuition d'éternité grâce à Vénus, la recherche d'une perfection formelle affirmée comme valeur esthétique première, vraie source de pérennité.
Lire Horace aujourd'hui, n'est-ce pas s'affranchir des ravages du "bluff éthique" décrit par Frédéric Schiffter ? (Flammarion, 2008)