par Fanny Gressier
Si tu dois ne pas aimer celle qui t’est promise et liée par un contrat en bonne et due forme, évidemment aucune raison de l’épouser, pas non plus de motif pour perdre un dîner et des petits gâteaux à donner à des gens rassasiés quand la cérémonie s’achève, ni le présent accordé en échange de la première nuit, lorsque dans un riche plateau rayonne le vainqueur des Daces et des Germains sur la légende de l’or. Mais si ton intention est : une seule épouse, si ton cœur est dédié à une seule, courbe la tête et prépare ta nuque à supporter le joug. Tu n’en trouveras aucune pour épargner son amant ; elle a beau brûler elle-même, tourmenter et dépouiller son amant lui font plaisir ; aussi une épouse est bien moins utile à qui sera un bon mari, un mari souhaitable. Ta femme le refuse : jamais tu ne feras un cadeau ; elle s’y oppose : tu ne vendras rien ; aucun achat, si elle ne le veut pas. Tes sentiments, c’est elle qui les prescrira ; « dehors ! » l’ami déjà âgé dont ta porte a vu la première barbe. Proxénètes et maîtres des gladiateurs ont bien la liberté de faire un testament, ce même droit échoit à l’arène, mais à toi plus d’un amant comme héritier te sera imposé ! — « Fais dresser une croix pour un esclave » — « Quel crime vaut à l’esclave le supplice ? Qui en est témoin ? Qui en a parlé ? Informe-toi ; aucun délai n’est trop long quand il s’agit de la mort d’un homme, jamais. » — « Espèce de fou ! alors un esclave est un homme ? Qu’il n’ait rien fait, d’accord, mais je le veux, je l’ordonne, que ma volonté vaille une raison ! » Elle règne donc sur son mari ; mais bientôt elle abandonne ce royaume, passe de demeure en demeure, use des voiles de mariée, s’envole, et retourne vers son empreinte dans le lit qu’elle a méprisé. Les portes décorées peu auparavant, les toiles suspendues et les rameaux encore verts sur le seuil de la demeure, elle les quitte. Ainsi s’accroît le nombre des maris, ainsi on en compte huit pour cinq automnes — ce qui mérite d’être inscrit sur une tombe !
Satires, VI, v. 200-230

Texte latin
Traduction
200
Si tibi legitimis pactam iunctamque tabellis
non es amaturus, ducendi nulla uidetur
causa, nec est quare cenam et mustacea perdas
labente officio crudis donanda, nec illud
quod prima pro nocte datur, cum lance beata
205
Dacicus et scripto radiat Germanicus auro.
Si tibi simplicitas uxoria, deditus uni
est animus, summitte caput ceruice parata
ferre iugum. nullam inuenies quae parcat amanti.
Ardeat ipsa licet, tormentis gaudet amantis
210
et spoliis ; igitur longe minus utilis illi
uxor, quisquis erit bonus optandusque maritus.
nil umquam inuita donabis coniuge, uendes
hac obstante nihil, nihil haec si nolet emetur.
Haec dabit affectus: ille excludatur amicus
215
iam senior, cuius barbam tua ianua uidit.
Testandi cum sit lenonibus atque lanistis
libertas et iuris idem contingat harenae,
non unus tibi riualis dictabitur heres.
« Pone crucem seruo. » « Meruit quo crimine seruus
220
supplicium ? Quis testis adest ? Quis detulit ? Audi ;
nulla umquam de morte hominis cunctatio longa est. »
« O demens, ita seruus homo est? nil fecerit, esto :
hoc uolo, sic iubeo, sit pro ratione uoluntas. »
imperat ergo uiro. Sed mox haec regna relinquit
225
permutatque domos et flammea conterit ; inde
auolat et spreti repetit uestigia lecti.
ornatas paulo ante fores, pendentia linquit
uela domus et adhuc uirides in limine ramos.
Sic crescit numerus, sic fiunt octo mariti
230
quinque per autumnos, titulo res digna sepulcri.
Explication
La satire VI est la plus longue, et de très loin, avec ses 661 vers, alors que les quinze autres qui constituent le recueil de Juvénal en ont de 150 à 300. Ce passage peut apparaître comme un parfait manifeste sexiste ; on y trouve en effet bien des thèmes qui seront repris à l’envie au cours des siècles, pour dénoncer les principaux défauts féminins. Mais c’est aussi un texte daté, sans doute des années 110/115 après J.C., et il nous présente des aspects propres à cette société de l’Empire romain.
Juvénal s’adresse à un certain Postumus qu’il a interpellé au vers 21 ; à son intention il a déjà accumulé les mises en garde contre le mariage. Il a certes envisagé, bien rapidement, l’hypothèse de la femme parfaite, rara avis, oiseau rare s’il en est, mais elle ne pourrait en tout état de cause que susciter l’hostilité de qui la comblerait d’éloges ! Autre grief qui précède notre passage : omnia graece ; la femme qui se pique de parler grec en toute occasion est redoutable ! On voit que Juvénal, pour sa part, n’est pas trop soucieux de cohérence.
Il en revient à la question précise que posera Panurge à Pantagruel : savoir s’il se doit marier.
Trois temps se dégagent dans la réponse que constitue ce passage : un mariage sans amour ; la tyrannie d’une épouse ; l’inconstance féminine !
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Le conseil de Panurge à Pantagruel, « Point donc ne vous mariez », semble bien s’imposer, mais on serait aussi tenté de conclure en empruntant à Talleyrand son « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». La mégère de Juvénal accumule de tels défauts, contrarie à tel point son mari dans tous les aspects de la vie quotidienne – et jusque dans son testament –, qu’on peut se demander si ce portrait s’est jamais incarné ! Force est aussi de constater que le mari paraît bien falot devant ce condensé tempétueux qui s’impose même au lecteur ! C’est la loi du genre de la satire. Et reconnaissons que l’auteur a l’art de brosser un sketch, d’évoquer des personnages divers, de mettre en scène un dialogue, voire un conflit, de trouver des formules concises qui frappent, de suggérer des connotations. |
© Fanny Gressier-Danset.