Ismaïl Kadaré, Les Tambours de la pluie, 1970 (trad. française 1985) |
Les Tambours de la pluie a été publié en albanais en 1970, et traduit en français en 1985. Ce roman est un Iliade, c'est-à-dire, comme le poème homérique, le récit d'une guerre à mort entre une armée puissante et une cité assiégée d''Albanie, au quinzième siècle. Sur tout le récit plane la figure mystérieuse du chef albanais, Skanderberg, le héros national de ce pays héritier de l''antique Illyrie. Dans l'édition Gallimard, une postface rédigée par un universitaire albanais retrace l'histoire de cette contrée des Balkans, secouée par une multitude d'invasions, de l'Antiquité jusqu'à l'âge moderne ; mais cette postface est aussi un texte de propagande, qui oriente l'interprétation du roman dans le sens d'une conquête progressive, par le peuple albanais, d'une liberté chèrement acquise, cette conquête aboutissant à la démocratie populaire — «démocrature», dirait Matvejevitch — du vingtième siècle. L''habileté de Kadaré veut que ce récit puisse à la fois se prêter à cette interprétation, et en même temps constituer une espèce de message politique à l'intention de l''Europe occidentale : la citadelle de Kruja assiégée par les Turcs annonce l'Albanie d'Enver Hoxha. Un entretien publié sur le site du ministère des affaires étrangères permet de mieux comprendre l'intention du romancier.
Mais la dimension politique de l'œuvre ne doit pas dissimuler ses qualités littéraires. Chaque page de ce récit épique rappelle Homère : la férocité des guerriers, la grandeur et la cruauté de la guerre («par la soif ou le sang la citadelle devait être prise...»), les tableaux vertigineux, confèrent au récit de cette guerre la grandeur du mythe. Et précisément, le mythe est présent, plongeant ses racines dans la Grèce antique, avec le souvenir du cheval de Troie ; et les réunions du pacha et de ses conseillers, déroutés par la résistance farouche des assiégés, ne sont pas sans rappeler les discussions parfois violentes entre les chefs grecs de L''Iliade : Agamemnon, Ulysse, Achille, Ménélas, Diomède, et les autres...
© François Gadeyne.