À l'horizon du texte : une femme, Nedjma
par Jeanne-Marie Clerc
Introduction
L’impression générale, à la lecture de ce texte, renforce la complexité d’un récit qui s’est affiché dès les premières pages du roman comme difficile à suivre. Cette complexité tient ici à l’irruption brutale d’une histoire mythique relayant l’Histoire événementielle liée au 8 mai 1945 à Sétif, et sur laquelle s’ouvrait le roman. Cette fin de troisième partie évoque en effet les ancêtres, avec toutes les incertitudes liées au mythe, c’est-à-dire à un récit des origines à la fois ambigu et polysémique. On aboutit à une recontitution imaginaire hypothétique (« notre tribu, autant qu’on s’en souvienne... ») sur laquelle se greffe l’évocation historique de la découverte de corps assassinés dans la mosquée et la répression du colonisateur. Les précisions terminologiques précisément datées confèrent au récit l’apparence d’une chronique (« quelque expert des Affaires Indigènes… ils furent nommés caïds et cadis d’office… les registres d’état-civil », p. 126-27). Mais l’incertitude liée à l’imaginaire mythique contamine l’évocation historique et affecte l’identité des victimes qui « prête encore, de nos jours, à confusion ». De même que la référence littéraire au Meurtre dans la cathédrale, par similitude avec celui dans la mosquée, ne fait que renforcer l'ambiguïté sur la signification historique de l’événement. Inversement, l’Histoire se mêle au mythe, soulignant l’insoumission des ancêtres face aux conquérants, depuis les Romains jusqu’aux Français, insoumission facilitée par la position retranchée du mont Nadhor où ils vivaient. La greffe de l’histoire particulière des protagonistes sur ce contexte mythico-historique, par l’intermédiaire du personnage de Nedjma, donne l’impression que des fils narratifs ici se nouent, unissant des réalités spatiales, temporelles et narratives. Pourtant, le lecteur reste dans la difficulté à joindre ensemble des évocations si diverses. Et l’on peut se demander quelle est la signification de ce nœud narratif multiple.
I. Situation du texte
Dans la 1ère partie, on avait fait connaissance avec les quatre protagonistes réunis autour du même chantier, à l’occasion de l’éclatement de la violence et de l’arrestation successive de trois sur quatre des personnages. Seul Lakhdar avait réussi à s’enfuir. C’est sur lui que se centre le début de la 2e partie où on le voit se remémorer son arrestation. Celle-ci lui rappelle l’autre arrestation dont il a fait l’objet « un peu plus d’un an » auparavant, à Sétif, le 8 mai 1945. Obligé de se sauver pour se faire oublier, il décrit le train qui l’emmène vers Bône à la recherche d’une adresse : « Beauséjour ». Le chapitre suivant présente Nedjma, son mariage avec Kamel, chez la mère de celui-ci, Lella Fatma, dans cette villa peinte en vert, alors que, parallèlement, est évoquée par un certain Mourad, s’adressant à ses amis, Rachid et Mustapha, l’errance d’un « voyageur », parti de la gare de Bône muni d’un couteau à cran d’arrêt. On apprend que Mourad a été recueilli par sa tante, Lella Fatma, après la dispariton de son père et la naissance d’un petit frère bâtard qui oblige Lella à chasser sa mère Zohra, avec le bébé. Il vit donc dans la même maison que Nedjma, sa cousine mariée. On reconnaît là des éléments autobiographiques de la part de l’auteur qui les a souvent racontés.
Des éléments autobiographiques tout aussi reconnaissables, comme la maladie du père et la folie de la mère, sont mis dans la bouche de Mustapha dont le chapitre XI de cette seconde partie est constitué par le « carnet ». On y apprend que Mourad l’a hébergé « dans sa chambre à Beauséjour », adresse que Lakhdar portait dans sa poche, et qui est donc, comme peut en déduire le lecteur, celle de la villa de Nedjma. Autre élément autobiographique : Mustapha est un ancien étudiant qui a « quitté le collège à cause de la politique », exactement les mêmes circonstances qu’on a vues décrites dans la 2e partie à propos de Lakhdar. Sa qualité d'« étudiant déchu » l’ « impose » à tout un public rassemblé dans la boutique de son « seul protecteur à Bône », un « ami de son père » : toutes précisions elles aussi empruntées à la vie de l’auteur. Celui-ci, on le voit, s’incarne simultanément dans chacun de ses protagonistes, et son art tient à cette variation parallèle sur une seule et même histoire contée de quatre façons différentes. En effet, le dernier chapitre de cette 2e partie montre le retour du vagabond dont l’évocation avait ponctué jusqu’alors le récit sous forme de montage alterné avec le discours des personnages. Cette fois, Mourad et lui coïncident devant la maison de Nedjma qui leur ouvre la porte, et ils découvrent qu’ils sont frères, le vagabond étant ce petit frère bâtard chassé avec sa mère par la tante Lella : il se nomme précisément Lakhdar. Ainsi se constitue, par flash-backs successifs élaborant une vision rétrospective, la boucle actantielle sur laquelle a commencé le roman où les quatre protagonistes étaient réunis. On voit, dans cette partie, comment cette réunion s’est faite.
La 3e partie, dans laquelle se situe le texte à commenter, se trouve curieusement dédoublée en deux séries de douze chapitres. La première repose sur le récit de Mourad évoquant la façon dont il a connu Rachid, à partir des bribes lacunaires racontées par Rachid lui-même : « Trop de choses que Rachid ne m’a pas dites ». C’est en pleine crise de paludisme que celui-ci se confie longuement, à travers un discours rapporté qui évoque « l’âme des ancêtres », l’ « ombre des pères » et Si Mokhtar, « le faux père ». Celui-ci l’a conduit et abandonné dans cette ville de Bône, après lui avoir fait de « bouffonnes confessions » restituées par Rachid sous une forme fragmentée. Il y fait alterner les généralités évoquant « les femmes délaissées qui empoisonnaient sa mort goutte à goutte » et les précisions anecdotiques mettant en cause le propre père de Mourad qui aurait dérobé une conquête française à Si Mokhtar, et aurait lui-même été trompé par cette Française, partie avec un « puritain », puis, de nouveau enlevée par Si Mokhtar « de connivence » avec le père de Mourad. L’épisode se termine sur la découverte du cadavre de ce père dans une grotte où les deux séducteurs avaient conduit la Française. Puis un élargissement le fait déboucher sur une mise en situation historique, récapitulant l’histoire de l’Algérie depuis « la magnificence des Turcs » jusqu’au triomphe de la colonisation française et la collaboration des « fils de chefs vaincus » avec l’envahisseur. On apprend enfin que Nedjma est la fille de cette Française, épouse juive d’un notaire marseillais, séduite par cet Orient soudain découvert à la faveur de la conquête. « Trois fois enlevée », disparue une quatrième fois dans cette grotte où fut découvert le cadavre, elle a laissé derrière elle cette petite fille, confiée par Si Mokhtar à Lella Fatma « reconnue stérile ». Épisode central, donc, que ce chapitre XI de cette 3e partie qui explicite le titre du roman éponyme. Le dernier chapitre de cette première série de douze se termine sur l’évocation de la rencontre entre « Rachid et l’inconnue » c’est-à-dire Nedjma dont il ne sait rien encore. Lui fait écho le 1er chapitre de la seconde série des douze autres chapitres constitutifs de cette 3e partie, qui reprend terme à terme, mais à la 1ère personne, ce que Mourad avait raconté à la 3e : « Elle vint à Constantine sans que Rachid sût comment »... « Elle vint à Constantine, je ne sais comment.. »(p. 104-105).
Mais, une fois encore, le récit de Rachid dérive sur un portrait de Si Mokhtar, interrompu par une vague évocation des quelques heures passées avec cette inconnue. Celle-ci disparaît à la nuit, le laissant désemparé face à un Si Mokhtar qui le dissuade de la retrouver et l’emmène avec lui à La Mecque. On assiste au récit, à la 3e personne, de l’embarquement, de la traversée et du débarquement à Djeddah, le port des pèlerins se rendant à La Mecque. Suit une violente diatribe contre la dérive financière du pèlerinage, sous forme de monologue intérieur de la part d’un Rachid derrière lequel on reconnaît l’auteur lui-même, et une expérience qui fut la sienne. Refusant d’aller jusqu’à La Mecque, Rachid revient sur le bateau désert avec Si Mokhtar qui lui raconte l’histoire des ancêtres et les origines de la tribu des Keblouti dont ils sont issus l’un et l’autre, ainsi d’ailleurs que Kateb Yacine.
On a donc, dans cette 3e partie une série de récits qui naissent les uns des autres en une sorte de structure « feuilletée » qui est significative du roman et en constitue l’une des difficultés pour le repérage du lecteur.
Il est toutefois possible de suivre un mouvement du texte.
II. Le mouvement du texte
Il suit une progression décroissante en forme d’entonnoir. Les récits de Si Mokhtar, dans les chapitres X et XI, évoquent le mythe de la tribu fondatrice (« notre tribu, autant qu’on s’en souvienne… »), puis l’histoire de sa dispersion par les colonisateurs (« Tout se passa en quelques jours… Le Nadhor fut mis à feu et à sang… »). Il s’agit donc d’un passé mythique, puis d’un passé historique, celui de la conquête par les Français, puis d’un passé proche sur lequel s’est ouvert le roman, le 8 mai 1945 et ses suites puisque les chapitres X et XI sont suivis, dans le chapitre XII, d’un retour à Rachid évoquant, dans sa prison de déserteur où on l’a laissé dans la partie X de la 1ère partie, les « révélations passionnées de Si Mokhtar » parlant de sa fille, « Fille d’une Française », telle que Rachid l’a vue à Constantine, et envisageant des projets d’avenir au Nadhor retrouvé : « Nous irons vivre au Nadhor, elle et toi, mes deux enfants ». Les révélations de Si Mokhtar donnent la clé de l’énigme du roman, Nedjma, qui se confond avec le présent de la lecture et ouvre sur une ébauche de futur, mais celui-ci reste très conjectural puisque, dit Si Mokhtar, « s’il faut s’éteindre malgré tout, au moins serons-nous barricadés pour la nuit, au fond des ruines reconquises ». Mince reconquête d’une seule nuit qui n’est qu’un dernier sursaut avant la disparition annoncée dès la conquête. D’où l’évolution décroissante du texte vers ce moment final réunissant passé, présent et avenir hypothétique, et dont la valeur symbolique donne sa signification au passage. Derrière l’histoire d’amour impossible de Rachid pour Nedjma, c’est toute l’histoire d’un peuple qui court en filigrane, mais dans l’incertitude des discours tenus directement ou rapportés, et les contradictions du récit. On analysera donc, successivement, comment les incertitudes et les lacunes qui caractérisent l’énonciation, particulièrement les hésitations de Si Mokhtar, engendrent un malaise de la lecture, renforcé par les contradictions sur lesquelles achoppe constamment l’histoire qu’il conte. Contradictions qui semblent se résoudre avec le surgissement de Nedjma qui, de personnage devient symbole et donne sa signification au roman.
II. Les incertitudes du discours de Si Mokhtar
L’un des aspects originaux du roman de Kateb tient à sa forme problématique qui n’assène pas au lecteur une histoire toute faite, mais lui propose une histoire à faire, à travers un récit conjectural.
Conjectural déjà par :
C’est par une nuit de quasi tempête que Si Mokhtar, monté sur le pont du bateau avec Rachid, se penche vers lui pour lui raconter, dans les chapitres X et XI, l’histoire de la tribu, « le turban défait, dans les rafales brusques et rares » (p 124). Au chapitre XII, Rachid, dans sa cellule de déserteur, se remémore l’épisode, croyant entendre « sur le pont, les révélations passionnées de Si Mokhtar, pleines du tumulte de la Mer rouge, en vue de Port Soudan » (p 128). Rafales et tumulte accompagnent symboliquement ces « révélations », elles-mêmes de bruit et de fureur, sur l’ « inextricable passé » de ces « tribus décimées ».
Si Mokhtar. Qui est-ce ?
Le long portrait que fait de lui Rachid, dans le deuxième chapitre I (p. 106), le campe tel un prsonnage irréel qui « avait toujours fait partie de la ville idéale qui gît dans (sa) mémoire depuis l’âge imprécis de la circoncision, des évasions... » Certes, tous les enfants lui courent après pour l’entendre conter farces et proverbes, mais il fascine les adolescents par « sa folle activité de proxénète et de Mentor ». Ayant investi « des fortunes chez les femmes, les mauvais garçons, les hommes politiques », il est montré comme « faisant et défaisant les mariages, les intrigues », plus érudit que les Ulemas, c’est-à-dire les théologiens de l’Islam, apprenant l’anglais « dans la bouche d’un soldat » mais n’ayant jamais cessé, à dessein, d’écorcher le français, vêtu de « cachemire » et de « drap anglais » mais aussi de « burnous et de gabardines extorqués ». En un mot, personnage multiple et contradictoire dont le destin variable épouse les avatars divers de l’Algérien opportuniste qui a pactisé avec le colonisateur, tantôt au sommet selon les puissants qu’il fréquente, tantôt au fond de la misère selon la disgrâce qui l’accable.
Ce portrait complète le premier qu’en avait déjà donné Rachid au chapitre IX (p. 97), le montrant compagnon des pères « dont le sang déborde » et menace d’emporter les fils « dans leur existence révolue », substituant « leur drame éternisé » par la mort à la juvénile attente de leurs enfants, les forçant à assumer « leur vieil échec chargé de gloire » alors que les fils, dans leur jeunesse, « étaient faits pour l’inconscience ». Ainsi s’exprime une rancœur à l’égard de ces générations de pères, et, symboliquement peut-être, de grands-pères et d’aïeux, qu’incarne Si Mokhtar, à la fois à travers ce qu’il est et ce qu’il raconte, de la part de ces jeunes générations qui se voudraient libres du poids du passé qu’ils représentent. Plus particulièrement, c’est le personnage du séducteur qui est ici réprouvé, lui qui a entraîné le père de Mourad et celui de Rachid à la conquête de cette Française, mère de Nedjma. C’est aussi le rapport hommes/femmes qui se dit à travers cette épopée malheureuse d’un Si Mokhtar finalement trahi et abandonné par les femmes qu’il a séduites, « les femmes délaissées qui empoisonnaient sa mort goutte à goutte, alourdissant ce corps dépravé du poids des longues larmes visqueuses qu’il avait aveuglément répandues ». Superbe formule qui prend, comme Kateb l’a fait lui-même, le parti des femmes contre leur exploitation coutumière par les hommes, dans ce pays de vieille tradition islamique.
Si Mokhtar est donc montré comme le seul survivant de cette génération des pères qui a trempé dans cette histoire compliquée de séductions et de rapts d’une Française à demi consentante, dont l’évocation répétée à deux pages de distance (« La Française ravie fut conduite dans les bois… » / « L’insatiable Française, trois fois enlevée… ») suscite un effet d’écho où surgit soudain la mention de Nedjma, « née d’une Française... » (p. 103).
De sorte que Si Mokhtar apparaît, au bout de toutes les déductions provoquées par ce texte complexe, comme le père probable de Nedjma et l’assassin non moins probable du père de Mourad, dont le corps a été retrouvé dans la grotte. Mais le récit reste conjectural.
Y abondent les formulations hypothétiques ou interrogatives (« Notre tribu, autant qu’on s’en souvienne, avait dû venir du Moyen-Orient », « Il existe une probabilité pour que… », « Mais d’autres particularités… peuvent indiquer une piste opposée »… « Ceci serait assez plausible si… » « Pour les uns, l’homme était un officier… ; pour d’autres, ce n’était qu’un cantonnier… », « … y avaient-ils songé les enquêteurs de ce temps-là ? »).
À ces formulations conjecturales s’ajoute la pluralité des versions qu’il donne sur l’origine des Keblouti, venus soit du Moyen-Orient, d’où l’origine turque de leur nom, soit d’Espagne, et, dans ce cas, musiciens et poètes, ou, au contraire, clan armé vivant dans la province de Constantine.
« L’identité des victimes prête encore, de nos jours, à confusion », lit-on dans le texte. De sorte que, à l’origine de la disparition des aïeux se trouve un fait divers dont on ne sait rien, ni qui a été tué, ni pourquoi, ni comment. Le récit se perd dans les sables, s’achevant sur la diaspora des hommes et la dispersion des enfants : « Les hommes avaient fui et les orphelins qui bénéficiaient des largesses allaient être, à leur tour, éloignés ». « La ruine de la tribu » s’acheva « sur les registres d’état-civil » qui dotèrent de domaines ceux de la tribu qui furent inscrits sur le premier registre et qui furent ensuite expropriés, d’emplois dans la magistrature ceux qui furent inscrits sur le second registre et qui furent ensuite dispersés. Ceux consignés sur le troisième registre contractèrent des mariages consanguins dans d’autres villages, éparpillant eux aussi les survivants dont les derniers restèrent à garder la mosquée détruite. Que sont devenus les descendants de la tribu ainsi éparpillés , telle est l’interrogation fondamentale qui, à l’égal de Nedjma, se trouve au cœur du roman.
Ces incertitudes du récit sont soulignées par le halètement final du discours de Si Mokhtar, constamment interrompu par des points de suspension : « pourtant j’avais des raisons, certaines raisons… », « … sans me le dire »… « Mais savait-il ? », « … deux fois trahi dans mon sang… », « … à toi que je songe… », « je t’aime aussi comme un fils… », « … nous couvrira de son ombre … », « … ruines reconquises … ».
Le discours semble ainsi décousu, tant par son contenu que par sa forme, soulignant les contradictions du récit qu’il véhicule.
IV. Les contradictions du récit des origines
Ces contradictions apparaissent déjà au niveau des...
Si Mokhtar raconte l’histoire de la tribu, lors d’un voyage à La Mecque que Rachid se remémore dans sa prison : « Et ce jour-là, dans sa cellule de déserteur… Port-Soudan »(p. 128). Contradiction spatiale opposant la réclusion au voyage, complétée par une contradiction temporelle opposant l’histoire précise de Rachid au bagne, aux lendemains des événements du 8 mai 1945 à Sétif, à une temporalité mythique incertaine : « une date reculée qui peut difficilement être fixée dans le déroulement des treize siècles qui suivirent la mort du Prophète ». On voit que le roman ici se déploie sur deux plans narratifs simultanés et contradictoires : le passé historique de Rachid dans sa prison et le passé mythique de la tribu évoqué sur la mer par Si Mokhtar : « Ici, entre l’Egypte et l’Arabie, les pères de Keblout sont passés, ballotés comme nous sur la mer, au lendemain d’une défaite »(p. 129).
Par contre, il n’est pas indifférent que ce récit des origines se substitue au pèlerinage à La Mecque : c’est dans le passé tribal que se situe le véritable caractère sacré des origines, non dans la religion qui est devenue objet de négoce et de profit : « Rachid ne pouvait plus qu’évaluer le poids des turbans qui avaient dû grossir et s’enfler avec les droits de douane »(p. 118).
Mais la contradiction éclate surtout dans :
... qui, de façon analogue, montre deux visages antithétiques : mythique et historique.
Le visage mythique fait de Keblout un idéologue et un artiste exilé, « ayant des goûts et des idées à part, établi en Algérie par un pur hasard » et adopté par la communauté autochtone. Ayant donné naissance aux Keblouti, Tolbas c’est-à-dire étudiants errants, musiciens et poètes, fondant des mosquées et des medersas ou écoles coraniques. Ainsi se profile en filigrane dans le texte une image de la culture arabe fondée sur le triomphe de l’Esprit, le dénuement et l’errance, sorte d’ascèse dont les racines historiques sont attestées (1).
Mais en même temps, et peut-être de ce fait-même, s’esquisse la silhouette de Keblouti jamais véritablement acceptés par la population qui se méfie des valeurs qu’ils incarnent. Le chapitre XI évoque ce « symbole du sang versé dans la mosquée… trop éloquent… » révélateur des « manœuvres des tribus asservies, désireuses de discréditer auprès de l’occupant ces professeurs, ces étudiants à vie, pauvres et dangereux… »(p. 127). Ainsi auraient-ils été sacrifiés pour la force subversive de leur mode de vie non conforme aux normes de la société, soumise au colonisateur en échange de quelques biens. Vivant de l’Esprit et par l’Esprit, les Keblouti sont eux-mêmes signes de contradiction dans un monde asservi par la colonisation française aux valeurs du profit et de l’argent.
Un visage antithétique est aussi proposé qui, celui-ci, s’enracine dans l’Histoire et non plus dans la reconstitution imaginaire et mythique qui aurait été « assez plausible si d’autres événements qui suivirent la conquête française ne ramenaient » à une autre hypothèse (p. 125) : celle d’un clan armé sous les ordres d’un « Keblout autoritaire ». L’opposition est totale avec le poète et les étudiants errants.
De la même façon, autour de cette évocation des Keblouti, le temps et l’espace s’opposent selon que Si Mokhtar présente le visage mythique ou le visage historique. Le temps du mythe est celui du souvenir transmis par la tradition orale : « Tout ce que je sais, je le tiens de mon père qui le tient de son père et ainsi de suite… ». Il se situe avant l’Histoire ou, du moins l’Égire, c’est-à-dire le commencement de l’ère islamique, puisqu’il s’agit d’ « une date reculée qui peut difficilement être fixée dans le déroulement des treize siècles qui suivirent la mort du Prophète »( p 124). Au contraire, le temps historique est précisément situé par rapport à « la conquête française ». Une remontée dans le temps permet d’évoquer un clan armé « vivant depuis le Moyen Âge dans la province de Constantine » sur ce mont Nadhor déjà repéré par les Romains, à la tactique desquels les Français « revinrent point par point ». Le récit souligne ainsi le caractère répétitif de l’Histoire qui se reproduit comme un éternel retour (« les décades passaient… ») jusqu’au surgissement d’autant plus inattendu du fait divers sanglant annoncé par la phrase conclusive du chapitre X : « C’est alors que la tribu fut décimée ». Il y a là, soudain, un moment précis du temps historique qui fonctionne comme un point de non-retour, introduisant un intense effet de suspens narratif.
L’imprécision du mythe s’oppose à la précision de l’Histoire, sur le plan temporel mais aussi spatial. Le mythe présente l’errance de la tribu à travers tout le monde arabo-islamique, de la Turquie à l’Espagne, en passant par le Maroc pour arriver à l’Algérie. Il s’agit d’une tribu nomade, avec toutes les caractéristiques d’une liberté sans attaches à l’égard du sol et des biens. S’y oppose la précision de l’espace historique : Constantine, le mont Nadhor qui domine la région de Guelma et tient en échec les conquérants installés dans les villes environnantes : Cirta, Hippone, Millesimo. À la liberté de la tribu mythique s’oppose la résistance des rebelles historiques qui mettent à profit la topographie du lieu, son altitude et son environnement boisé. On sait combien cette région de Guelma propre à sa famille maternelle est chère au cœur de Kateb. Quant à la résistance des tribus montagnardes à l’égard des envahisseurs, elle a toujours été propre aux tribus berbères dont Kateb se réclame par son père.
Mais la chronique historique elle-même, dans toute sa précision temporelle et spatiale, est contradictoire et repose sur le paradoxe.
D’abord, on peut noter que c’est d’abord un trait d’humour qui semble suggéré par la comparaison théâtrale avec le drame de T.S. Eliott, Meurtre dans la cathédrale. La référence savante permet à Kateb le mot d’esprit du « coup de théâtre » attribué à ce double meurtre dans la mosquée. Mais elle se charge en même temps de la connotation sacrilège dont se nimbait le meurtre de l’archevêque de Cantorbury. En ce sens, « le symbole du sang versé dans la mosquée » apparaît bien comme un « coup de théâtre », un retournement inattendu de ce panorama historique étale et prévisible qui avait été rapporté jusque là.
La suite du récit unit de façon paradoxale l’évocation tragique et attestée historiquement des six exécutions capitales, en représailles, dans la cour de la caserne de Guelma, et le sarcasme ironique du jeu de mots sur la chute des têtes et la tribu privée de chefs. Cette ironie se poursuit tout au long du passage dépeignant les cadavres graciés, les condoléances « que nul ne pouvait plus transmettre ni accepter », les fils encore au berceau et nommés caïds et cadis en compensation de l’éxécution des pères. La tonalité sarcastique adoptée par Kateb vise ici les absurdités d’une colonisation imbécile appliquant la loi sans enquête suffisante du fait du mépris ordinaire pour les colonisés, mais aussi par peur de la « flambée de haine » ainsi manifestée et qui pouvait « rejaillir sur eux ». De sorte que les compensations suivant les représailles apparaissent non seulement comme ridiculement déplacées mais, en même temps et paradoxalement, comme un coup fatal porté à la tribu qui voit ainsi disparaître son nom, les titres de caïds et de cadis distribués s’accompagnant de « noms patronymiques correspondant ». Or, ces noms correspondant à des fonctions sont transmissibles de père en fils. De sorte que le nom de la tribu se perd à jamais. Ainsi, le sacrilège du double meurtre dans la mosquée apparaît bien dans tout son caractère tragique comme une atteinte portée, par les représailles qui s’ensuivirent, au caractère sacré du nom de la tribu. On connaît l’importance de la nomination en Afrique où nommer signifie "donner vie". Pour la tribu des Keblouti, perdre son nom équivaut à perdre la vie. L’insistance de l’auteur sur la « ruine de la tribu » qui finit de s’accomplir sur les registres d’état-civil, est une façon de mettre en relief cette perte d’identité imposée par une volonté ambiguë de la part du colonisateur. A-t-il voulu, consciemment, démanteler la tribu dont il redoutait le pouvoir insoumis ? Ou n’a-t-il fait que rattraper, par les prébendes distribuées, l’erreur criminelle qui fut la sienne ? Rien, dans le texte, ne permet de conclure.
Toutefois, l'histoire des Keblouti est symbolique de la dépersonnalisation que la colonisation a fait subir au pays, et qui s'ancre dans la provocation sacrilège. Ainsi, la contradiction entre mythe et Histoire dans laquelle s’enracine leur destin tragique aboutit à l’éparpillement des héritiers, à la dispersion de la tribu.
Comment surmonter cette diaspora ? Telle est la question qui sous-tend ce chapitre XI, à travers l’évocation de la quatrième « branche » restée intacte, se conscrant à garder la mosquée détruite, et qu’on veut ériger en confrérie, c’est-à-dire en communauté sacrée pour dissuader tout germe de vengeance. Ainsi achèveraient de se perdre les derniers survivants de la tribu, immobilisés hors de l’Histoire dans le souvenir éternel de ceux qui ne sont plus. Cette fin de l’histoire des Keblouti instaure chez le lecteur une attente que vient combler partiellement le chapitre XII, à travers le personnage de Nedjma.
V. Nedjma : résolution symbolique des contradictions entre mythe et histoire
... raconte Si Mokhtar (p. 129). Née d’une mère issue des colonisateurs et d’un descendant de Keblout, c’est-à-dire des ancêtres, elle réunit et réconcilie, dans son métissage, l’oppresseur et l’opprimé. En même temps, elle incarne le brassage rendu possible par la dispersion de la tribu. On peut donc dire que la figure centrale du roman, celle qui oriente la quête des quatre protagonistes, est une figure bâtarde née de la dispersion et du mélange. De sorte que du négatif précédement évoqué naît le positif incarné par ce personnage qui aimante tout le roman. Triomphe de la contradiction dépassée.
Il y a là une autre contradiction qui fait de Nedjma une vierge vendue, en quelque sorte, ce qui est bien la condition historique de la femme maghrébine aujourd’hui renouvelée par la charia ou loi islamique. Mais, derrière cette image de femme soumise, échangée comme un bien mobilier ou un objet, se profile la figure mythique du pays asservi, devenu objet d’exploitation, d’échanges et de profits entre les mains des colonisateurs.
Or, à qui est mariée Nedjma ? Probablement à son propre frère, comme en témoigne le récit de Rachid à Mourad dans le premier chapitre IX de cette 3e partie : « Les femmes délaissées qui empoisonnaient sa mort... larmes visqueuses qu’il avait aveuglément répandues dont surgissait maintenant le fantôme d’un fils comme Kamel… » (p. 99). On apprend en effet que la mère de Kamel avait été à Constantine « l’une des rares maîtresses que Si Mokhtar eût gardées plusieurs années ». On est donc, face à ce mariage incestueux, devant une seconde contradiction d’ordre moral, pourrait-on dire.
De sorte que le destin de Nedjma est semblable à un rythme cardiaque, alternant un mouvement centrifuge de diastole, venu de sa naissance bâtarde grâce à la dispersion et au brassage, à un mouvement centripète de systole, la repliant par le mariage sur la consanguinité. Ce second mouvement opère, en dernière analyse, un retour à une sorte d’enfermement qui annule l’ambiguïté raciale qui lui avait donné naissance.
Nedjma reprend donc à son compte la quête des origines dont son père a fait le récit. Quête qui la sort de l’enfermement historique que lui impose la réclusion matrimoniale. La recherche du père rejoint la recherche mythique des ancêtres, de la tribu, elle est recherche d’identité. Donc, Nedjma incarne l’identité collective éclatée, éparpillée par la colonisation, abâtardie par la dispersion et le brassage, puis enfermée et soumise sous le poids d’un pouvoir étranger, en quête de racines capables, à la fois, de surmonter l’enfermement et d’effacer la dispersion. La seule fois où, dans tout le roman, on entend parler Nedjma à la première personne, c’est pour l’entendre évoquer de façon ambiguë cette claustration dans laquelle on l’a enfermée et qu’elle transforme en prison pour ses amants : « Ils m’ont isolée pour mieux me vaincre, isolée en me mariant… Puisqu’ils m’aiment, je les garde dans ma prison… À la longue, c’est la prisonnière qui décide » (2e partie, chapitre IX, p. 67). Cette dernière phrase inscrit dans le texte une potentialité de la figure féminine apte à renverser les rôles traditionnels, grosse de promesses symboliques pour le destin des femmes, mais aussi de l’Algérie qu’elle incarne.
Le rêve de Si Mokhtar envisageant le retour au Nadhor où « le sang des Keblouti retrouvera sa chaude, son intime épaisseur » va effectivement se réaliser dans la 4e partie.
Donc, la fin de ce chapitre relance l’histoire et la curiosité du lecteur réveillée par l’annonce du rapt de Nedjma par Si Mokhtar et Rachid. Mais celui-ci s’annonce, lui aussi, sous le signe de la contradiction à travers la répétition énigmatique de Si Mokhtar, « Mais jamais tu ne l’épouseras… Mais, sache-le : jamais tu ne l’épouseras ». On verra donc se prolonger la tradition des derniers résistants restés chevillés au piton ancestral du Nadhor, Si Mokhtar reconduisant l’enfermement rituel auquel sera soumise Nedjma, mais laissant la porte ouverte pour un autre destin que l’endogamie ancestrale.
Conclusion
On peut dire en conclusion que l’intérêt de ce passage est de mettre en évidence l’enracinement symbolique du personnage de Nedjma. En elle se nouent les liens contradictoires du mythe et de l’histoire, le contrepoint épique à la chronique réaliste. C’est un autre aspect de la richesse de ce roman à multiples facettes. La difficulté à joindre ensemble cette abondance de liens contradictoires vient du fait que Kateb joue sur la polysémie du nœud narratif unissant le personnage de Nedjma à l’horizon ancestral. Ce dernier contamine l’héroïne de sa valeur mythique qui vient s’ajouter à la signification symbolique qu’elle revêt par ailleurs. Selon Assia Djebar, Kateb mêle Hitoire et mythe pour montrer « la nation s’enracinant dans la sépulture tribale ». Mais Nedjma, fruit d’une union illicite, à la fois Même par son père et Autre par sa mère, bouleverse l’étanchéité raciale de la tribu. Lors même du retour sur les lieux sacrés de la fondation, elle va incarner le dépassement d’un type d’organisation sociale fondée sur les liens de consanguinité, propres aux sociétés dites primitives et explicitement mentionnées dans le texte par l’allusion au renforcement de la pratique du mariage consanguin (p. 126). À travers l’étrangère qui est en elle, Kateb montre la nécessité pour l’homme d’admettre l’étrangeté constitutive de la femme par rapport à lui, c’est-à-dire son autonomie et son émancipation de l’image à la fois minorisante et sacralisante alors communément admise par la tradition tribale patriarcale.
D’autre part, ce substrat mythique permet à Kateb de représenter, selon ses propres déclarations, « l’âme de l’Algérie déchirée depuis ses origines et ravagée par trop de passions exclusives ». « Je voulais, dira-t-il plus tard, atteindre une sorte d’accouchement de l’Algérie par un livre » (2). Accouchement difficile, qui se traduit par les hésitations de l’écriture, ses redites, ses formulations énigmatiques, mais aussi ses envolées lyriques et ses énonciations symboliques dont il faut savoir décrypter la portée proprement révolutionnaire. Cette mère française qui « a fait exploser la tribu, en séduisant les trois mâles dont aucun n’était digne de survivre à la ruine du Nadhor »( p 178) fait de Nedjma celle qui symbolise un avenir métissé à bâtir sur la culpabilité des ancêtres, qui n’ont pas su défendre leur terre et ont pactisé avec le colonisateur. Sur ce pacte désormais accepté il faut élaborer une Algérie nouvelle riche de ce mélange des races et des cultures. Mais mélange à égalité où soit à jamais dépassée la dialectique du maître et de l’esclave propre à l’Histoire coloniale face au peuple dit « conquis », mais aussi propre à la mythologie tribale face à la femme « soumise ».
(1) Cf. Jacqueline Arnaud, La Littérature maghrébine de langue française, Publisud, 1986.
(2) Cf. Jean Déjeux, Actualité de Kateb Yacine, L'Harmattan, 1993.
Jeanne-Marie Clerc, professeur émérite à l'Université Paul Valéry - Montpellier III