Milan Kundera. L'Insoutenable légèreté de l'être

       Références

Milan Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être, 1984 (trad. française la même année)


Peut-on parler de roman à thèse, à propos de L'Insoutenable Légèreté de l'être ?
Les deux premiers chapitres s'attachent à expliquer le titre, par une référence à Nietsche et à l'éternel retour. Le romancier annonce la couleur : c'est, de toute évidence, une vision tragique de l'existence que donne le récit, puisque, faute de toute reprise possible, la vie n'est qu'un essai. La vie est une répétition (au sens théâtral du terme) qui ne débouche sur aucune représentation : faute de partition à exécuter, toute existence est à la fois première et dernière. On pense à Sartre, à l'existentialisme athée.

On ne saurait toutefois réduire ce roman à une thèse ; les idées qui parcourent l'œuvre de Kundera ont été fort bien dégagées (et discutées avec pertinence et vivacité) par Nancy Huston dans Professeurs de désespoir (Actes sud). Mais le plus intéressant demeure que chaque roman est avant tout une interrogation sur l'existence : ses possibilités, ses choix, ses limites, son sens (il faudrait dire : ses sens possibles). La fiction permet de mener à bien cette recherche sur l'angoissante liberté qui est la nôtre, avec, précisément, la liberté qui est le propre du genre romanesque (écoutons Malraux, qui nous rappelle qu'un roman n'a pas de partition).

C'est pourquoi Kundera refuse de se laisser prendre au piège des mots : même (et surtout) les mots connotés le plus positivement (compassion, beauté, amour, etc.) sont soumis à une implacable mise en situation ; ils sont, littéralement, mis au monde ; et non seulement les mots, mais les figures qui, par leur ancienneté, dessinent les contours de dangereuses illusions («L'amour commence par une métaphore. Autrement dit : l'amour commence à l'instant où une femme s'inscrit par une parole dans notre mémoire poétique.», p. 301). Les certitudes tissent ainsi autour de nous une toile qui se veut rassurante, mais qui nous emprisonne et nous tue : c'est le décor poétique de l'idylle et du kitsch, critiqué avec violence dans la Ve partie... autant de «mensonges visibles» (donc beaux, poétiques), qui déguisent la fascination pour la faiblesse, et occultent l'«incompréhensible» liberté qui est la seule vérité. Ce qu'on aperçoit alors (dans cette déchirure que Sabina, une des maîtresses de Tomas, représente sur ses toiles) est une liberté étourdissante (celle, justement, qui caractérise le personnage de Sabina), faite de trahisons et d'infidélités.

Le lecteur voit ainsi - de manière tangible, parce que narrée, décrite - les significations mensongères (politiques, philosophiques, culturelles), se déchirer - il assiste au surgissement de l'incompréhensible dans le visible, c'est-à-dire de la vérité dans le mensonge.

Par conséquent, le récit joue avec les attentes et les émotions du lecteur de roman, pour les déjouer, au moment même où elles pourraient être satisfaites. Ainsi, le narrateur intervient ostensiblement, soit pour développer des idées philosophiques et protéger le lecteur contre ses propres certitudes, qui fausseraient sa lecture, soit pour rappeler que le roman est une fiction (p. 63, par exemple) - ce qui ne laisse pas d'être déstabilisant.

L'idée du roman, c'est donc cette liberté : ni heureuse ni malheureuse, elle est, tout simplement, le partage des personnages de cette fiction. Et il y a, en nous-mêmes, quelque chose de ces personnages, qui nous parlent. Prenons l'amour : «les amours sont comme les empires : que disparaisse l'idée sur laquelle ils sont bâtis, ils périssent avec elle» (p. 247). Mais, privé de toute assise certaine, l'amour peut être beau, car il est «ce qui n'appartient qu'à nous et par quoi nous échappons au Créateur. L'amour, c'est notre liberté.» (p. 341)

Cette histoire d'amour et de liberté est une histoire venue de l'est, dans le contexte du "printemps" et (comme l'a appelé Dubcek lui-même) "l'hiver de Prague" : l'histoire politique d'un emprisonnement politique, militaire, idéologique à l'échelle d'un pays (et de toute l'Europe orientale soumise à la Russie), à lire conjointement avec le journal de Jan Zabrana (1931-1984), Toute une vie (Allia, 2005).

De L'Insoutenable Légèreté de l'être, nous pourrions dire que c'est le roman de la crise de la liberté individuelle, une liberté qui cherche à se donner un sens, et qui n'en trouve pas d'autre qu'elle-même. Cette évidence se montre avec la brutalité et la clarté du mythe intemporel d'Œdipe (Ve partie). Au règne des certitudes, l'expérience romanesque oppose l'évidence de l'absurde.

Du coup, c'est incontestablement l'autre qui en fait les frais : le roman de Kundera n'est pas un roman sur l'autre.

La Ve partie et la VIe partie s'orientent nettement vers la démonstration. L'argumentation gagne le récit, et les personnages y perdent en profondeur.



© François Gadeyne.