Mme de La Fayette. La Princesse de Clèves : 4e partie

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie

N.B. : la pagination renvoie à l'édition Folio (n°778).
  1. Bas les masques
  2. «La cour changea entièrement de face» (p. 271) : alors que la mort du roi libère les rivalités et les haines, le prince de Clèves s'abandonne à la jalousie, et Mme de Clèves à sa passion.

  3. Voir sans être vu
  4. La princesse se retire de nouveau à Coulommiers, en emportant avec elle un tableau représentant le siège de Metz, sur lequel figure M. de Nemours. Celui-ci, après d'être de nouveau introduit dans le jardin, la surprend en pleine contemplation devant ce tableau. La situation du duc lui permet de la voir «sans être vu d'elle» ; aussi a-t-il la passion de Mme de Clèves ne peut-elle, une fois de plus, rester secrète...
    M. de Nemours est lui-même suivi par un gentilhomme, qui révèlera à M. de Clèves l'intrusion du duc. C'est le comble de l'indiscrétion ; et celle-ci précipitera le drame.

    Mme de Clèves aperçoit M. de Nemours par la fenêtre, et croit le reconnaître. Elle fait cette fois le choix du doute : «elle trouva qu’il valait mieux demeurer dans le doute où elle était que de prendre le hasard de s’en éclaircir» (p. 283). Cette scène est donc exactement symétrique, et inverse de celle de l'aveu. C'est le dernier compromis de Mme de Clèves avec le mensonge ; son aveu n'a pu la délivrer de la passion.
    Cette scène est également symétrique de celle du vol du portrait ; cette fois, c'est M. de Nemours qui se trouve ainsi représenté. Absent de la pièce où se trouve la princesse, il est infiniment plus présent que s'il s'y trouvait : d'abord parce que le tableau substitue à sa présence réelle une présence fantasmée ; ensuite, parce que le duc est présent en tant que spectateur, et que son regard est chargé de désir («Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait», p. 285).

    La rencontre que Nemours parvient à obtenir avec la princesse, par l'intermédiaire de Mme de Mercœur, est décevante.

    La présence n'a pas les vertus romanesques du fantasme.

  5. Mort du prince de Clèves
  6. M. de Clèves meurt après un dernier entretien avec son épouse. Il se laisse convaincre par ses arguments : «la vérité se persuade si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable.» (p. 293)

    La mort du prince est symétrique de celle de Mme de Chartres, dans la première partie. L'entrée de la princesse dans le «monde» est marquée par une mort ; c'est une mort qui va précipiter sa sortie.
    La notion de vérité a acquis un statut différent au fil du roman. Dans les trois premières parties, la vérité était celle de la morale, ou celle du désir. Ces deux vérités s'associaient étroitement dans le personnage équivoque de la princesse de Clèves. Et dans la troisième partie (p. 230), la princesse de Clèves se laissait persuader par Nemours, parce qu'«on persuade aisément une vérité agréable». Ici, ce n'est pas par le plaisir que la vérité persuade : elle persuade par elle-même. Les sentences, discrètement insérées dans le texte, suggèrent un regard différent, sur la vérité.

    La vérité éclate, mais elle excède les limites de la raison : «Mme de Clèves demeura dans une affliction si violente qu’elle perdit quasi l’usage de la raison.» (p. 293); «La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison.» (p. 294); «M. de Nemours […] n’avait pas l’usage de la raison.» (p. 309)
    La vérité triomphe, mais la lucidité de la princesse de Clèves n'est pas encore totale : «toutes ses douleurs se confondaient dans celle de la perte de son mari, et elle croyait n’en avoir point d’autre.» (p. 295).

    Malgré le nouvel examen de conscience auquel se soumet Mme de Clèves, il lui reste à affronter la vérité de sa passion

  7. La dernière tentation de la princesse de Clèves
  8. La princesse de Clèves prête encore l'oreille aux nouvelles de la cour. Par ailleurs, parce qu'elle apprend que Nemours l'épie, le fantasme du bonheur, qui est maintenant à sa portée, se fait de nouveau entendre (p. 296-298).

    Le désir est éveillé par la vision partielle et par le doute : de nombreux exemples le montrent dans le roman.

    Néanmoins, le souvenir de M. de Clèves censure de nouveau le plaisir, aussitôt qu'il se montre : «elle s’abandonna à ces réflexions si contraires à son bonheur.» (p. 298)

    Ce n'est plus la morale de Mme de Chartres qui arrête l'héroïne, mais un interdit qui est au delà de la morale, et qui s'impose cette fois par la mort de l'époux, et non plus par celle de la mère.

    L'échec de la raison néanmoins se répète : «cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu, n’entraînait pas son cœur.» (p. 298-299) Mme de Chartres va donc devoir faire appel à un autre mobile, pour faire taire son désir : le désir lui-même... C'est ce qu'elle révèle à Nemours, au cours de leur dernière rencontre.

  9. Les dernières paroles de la princesse de Clèves : la vérité du désir
  10. Cette conversation avec le duc de Nemours peut se lire parallèlement avec la scène de l'aveu, dans la troisième partie. Ici aussi, la princesse de Clèves «avoue», à la façon d'une confession.
    M. de Nemours, lui, reste dans une logique de galanterie : «J’ai souhaité ardemment que vous n’eussiez pas avoué à M. de Clèves ce que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m’eussiez laissé voir.» (p. 302). Il passe donc cette fois au second plan, effacé par la rhétorique éblouissante de la princesse de Clèves, et par la fermeté que, cette fois, elle affiche.
    La réponse du duc de Nemours l'amène à réitérer son aveu : «Je vous avoue que vous m’avez inspiré des sentiments qui m’étaient inconnus…» (p. 303) Avec lucidité, la princesse de Clèves examine sa passion, en mesure la force, et - avec une lucidité encore plus surprenante - souhaite non pas l'anéantir, mais en conserver la pureté. C'est alors qu'elle fait entendre la raison ultime de son refus, raison bien plus forte que la raison elle-même : elle ne saurait supporter que sa passion se dégrade en jalousie, au milieu des dangers que le mariage et la galanterie lui ferait courir. C'est donc sa connaissance du désir qui conduit Mme de Clèves au refus de l'assouvir. Mieux vaut, par conséquent, conserver à cette passion toute sa pureté, en lui opposant un obstacle absolu, un silence définitif : «Cet aveu n’aura point de suite.» (p. 303)

    Ce silence, qui est celui de la mort (que Mme de Clèves manque de connaître, p. 313, et qui achève de changer son regard sur le monde) fait entrer ce personnage dans la tragédie : qu'il suffise de songer à Bérénice de Racine. En quittant le monde, elle quitte le domaine du paraître ; et la dernière phrase du roman la fait entrer dans l'univers des saints, qui s'oppose à celui des nobles qui composent la cour, et dont l'incipit, au tout début du roman, donc à l'exact opposé, avait présenté une galerie.

    Conclusion

    Mme de Clèves a ainsi fait la conquête de son héroïsme, un héroïsme particulier, qui n'est pas celui de Clélie, par exemple, ou d'autres héroïnes des romans baroques. Elle reprend, à l'ultime fin du récit, le contrôle de son langage, avant de s'affirmer dans sa différence absolue, irréductible, par la décision invraisemblable de se retirer du monde : «Mme de Clèves demeura à elle-même.» (p. 312)
    Le roman s'achève donc par un dévoilement, non pas du corps amoureux, mais de l'âme, infiniment désirante, et infiniment pure - et ce, juste avant de disparaître. La passion de la princesse de Clèves, qui est le comble de l'amour précieux, déborde donc largement les contours de celui-ci. Elle est donc à la fois l'accomplissement, et le dépassement de la préciosité.