Les Lais de Marie de France : la beauté que suscitent les mots

Un récit peut avoir la faculté de faire jaillir dans l'esprit du lecteur, avec le seul moyen des mots, des images douées d'une force unique. Ces mots qui, comme le mot « beauté », pourraient paraître conventionnels, sont, dans le lai, en attente d'images. C'est au lecteur de former ces images dans son esprit, s'il trouve dans le texte l'amorce qui les suscite.

Ainsi, dans les récits brefs que sont les Lais de Marie de France, la brièveté donne au langage ce pouvoir ; car les blancs, les ellipses, éveillent l'imagination. La fonction traditionnelle de la brevitas en rhétorique, qui est de frapper les esprits par une formule foudroyante ou tranchante, qui semble garder son secret et dont les effets semblent se répercuter à distance, s'applique à une manière nouvelle de raconter. C'est pourquoi la fonction du lecteur est essentielle : car tout ce qui n'est pas dit doit être imaginé.

Voyons, par exemple, les lieux. Marie se contente parfois de les nommer : « en Bretaigne » (Le Frêne), « en Normandie » (Les deux Amants), ou les caractérise brièvement : c'est « une vile renumee », ou :

... la tere,
Sovent en peis, sovent en guere.

sur laquelle règne Hoïlas (Guigemar).

Ces allusions conduisent le lecteur à créer lui-même, sans son for intérieur, tout en s'abandonnant au plaisir du texte, guidé par des images fugaces, par la musique des vers ou par celle des noms propres (« Pur les Escoz e pur les Pis », « Kardoel », « Loengre », au début de Lanval). Un mot peut contenir en lui-même des images qui le dépassent : c'est au lecteur de lui donner vie.

Ce pouvoir de suggestion vient pourtant, parfois aussi, de détails scintillants qui sont de brèves précisions. Ainsi, les demoiselles apparaissent à Lanval :

Laciees mut estreitement
En deus blians de purpre bis

(« lacées très étroitement dans leur tunique de soie grise ») ; les bassins que porte l'une d'elles

doré furent, bien faiz et fins

(« étaient d'or, bien faits et fins »), et la tente de la demoiselle est surmontée d'un « aigle d'or ». Ces détails descriptifs sont d'autant plus frappants qu'ils sont soigneusement choisis : la brièveté du lai accroît leur pouvoir de suggestion. Habilement brodés dans la trame du récit, ils lui confèrent une dimension ornementale très singulière, faisant de lui un texte « étoilé » dont parle Barthes, dans S/Z, à propos de Sarrasine, une nouvelle de Balzac.

Ces détails visuels, qui font vibrer les cordes de l'imagination, ne sont pourtant pas très nombreux. Le plus souvent, les descriptions et portraits de beauté consistent en superlatifs et en adjectifs subjectifs :

Flur de lys e rose nuvelle,
[...] trepassot ele de beauté.

(« elle surpassait en beauté [...] la fleur de lys et la rose nouvelle ») ;

si la vit bele

(« il la vie belle »)

Suz le ciel ne not plus bel dancel

(« Sous le ciel il n'y eut de plus beau jeune homme »), etc. Marie de France paraît ainsi sacrifier à la rhétorique de l'éloge, avec son lexique, ses hyperboles, ses métaphores. C'est une rhétorique, assurément ; mais ne nous y trompons pas : cette rhétorique est ravivée par une conception effectivement hyperbolique de la beauté ; en outre, Marie de France contribue à inventer en français le langage de la beauté. Faut-il lui reprocher des procédés qui, à son époque, n'étaient pas encore des lieux communs ?

Des telles formulations du beau peuvent paraître tautologiques : comment mieux dire le beau que par l'adjectif « beau » ? Par quelle magie, cependant, la poésie de Marie de France échappe-t-elle à l'ennui ? C'est que le langage qui dit le beau fait appel à l'imagination. L'espace-temps poétiques, aussi elliptiques soient-ils, conduisent le lecteur au delà de la perception ordinaire. Les métaphores contribuent puissamment à éveiller le regard poétique du lecteur, le conduisant à dépasser sa perception ordinaire : la fée

plus ert blanche que flur d'espine

(« était plus blanche que l'aubépine »),
ni Sémiramis, reine légendaire de Babylone, ni Auguste, premier empereur de Rome, ne sont dignes de sa robe...

Libérée des contraintes qu'impose le réel, l'imagination s'évade et s'ouvre aux horizons du merveilleux.

Comme la beauté, les sentiments sont hyperboliques, c'est-à-dire excessifs, dès les premières paroles qu'échangent la fée et Lanval :

Emperere ne quens ne reis
N'ot unkes tant joie ne bien ;
Kar jo vus aim sur tute rien.

(« Aucun empereur, aucun comte, aucun roi, n'a jamais eu tant de joie ni de bonheur ; car je vous aime par-dessus tout. ») Dans cet instant de plénitude, les mots laissent entrevoir un amour parfait, accompli. Cet amour conserverait quelque chose d'abstrait sans les métaphores qui l'accompagnent, sans ces ornements poétiques qui rendent la perfection visible. Les symboles jouent un rôle comparable aux métaphores, mais ils se prêtent, plus qu'elles encore, aux interprétations multiples et subjectives. La lecture peut s'arrêter à la surface des images, mais elle peut aussi pénétrer plus loin au cœur de leurs replis, les comparer les unes avec les autres : par exemple, le rossignol avec le chevalier changé en oiseau (Yonec) ou le cygne dans Milon... Il y a aussi les images végétales : frêne, coudrier, ou chèvrefeuille. Bestiaire ou herbier, le livre se laisse parcourir comme un livre d'images, ou comme une tapisserie (et l'on sait la perfection à laquelle le Moyen Âge a porté l'art de la tapisserie).

Les mots éveillent des images. La poésie des Lais révèle sans doute dans cette faculté que possède l'écriture de faire surgir dans l'esprit du lecteur tout un monde, affranchi des limites étroites qu'imposent les conventions. De même que la fine amor, l'amour courtois, est souvent un amour défendu, l'écriture est transgression parce qu'elle invention d'une liberté créatrice. Chaque lecteur devient à son tour créateur, et en lisant il écrit : car il y a autant de Lanval, d'Eliduc, de Tristan ou d'Iseult que de lecteurs.