Textes de référence :

Walter Burkert,
Homo Necans, Belles-Lettres, 2005.
[pour le mythe de Déméter] Hymnes homériques,
"Hymne à Déméter". Lire également l'
"Hymne à Déméter" de Callimaque (Belles-Lettres également).
[pour l'affaire des mystères] Plutarque,
Alcibiade, 17-22. Rappelons que les membres du tribunal devant lequel Andocide prononce son discours sont initiés aus mystères d'Eleusis : § 31 du discours
Sur les Mystères.
1. Le mythe de Déméter
- Les Thesmophories sont des fêtes en l'honneur de Déméter, réservées aux femmes. Tout en admettant les femmes, mais aussi les enfants, les étrangers, et les esclaves, les mystères d'Eleusis constituent le pendant masculin des Thesmophories.
- Les mystères d'Eleusis reproduisent l'histoire de la déesse Déméter elle-même : celle-ci, raconte le mythe [lire l'Hymne homérique à Déméter] est à la recherche de sa fille Koré, enlevée par Hadès. Elle chemine ainsi jusqu'à Eleusis, où elle est reçue par Céléos et Métanire. Elle y met fin à son jeûne en buvant le kykéon (boisson dont elle indique elle-même la composition), et se charge en secret d'immortaliser leur fils Démophon en le plongeant dans le feu. Surprise par Métanire, elle s'interrompt, et révèle à ses hôtes sa divinité. Elle retrouve ensuite Koré, à Eleusis même : désormais, Koré passera la moitié de chaque année hors des Enfers (c'est le retour du printemps) ; quant à Démophon (confondu avec Triptolème), il voyagera pour dispenser l'initiation qu'il a reçue.
- Ces mystères figurent principalement le mystère du passage de la vie à la mort, et inversement.
- Les mystères d'Eleusis sont traditionnellement interprétés comme une figure du changement des saisons. Le mythe de Koré traduit en effet le rythme des saisons, l'attente du printemps, et le désir de la nature féconde. Mais les mystères d'Eleusis présentent des points communs avec des rites sacrificiels (Déméter est apparentée à la Grande Mère en Asie mineure, et son culte y trouve une de ses sources) ; dans le rituel, le blé se substitue à la victime sacrificielle. La présence du blé fait également songer aux rites de mariage (cf. confarreatio des Romains). Les mystères d'Eleusis ont donc une signification avant tout humaine, car l'on y trouve une figuration du mariage, de la mort, de la colère, et de la réconciliation [W. Burkert, op. cit., p. 324-325].
- La vie et la mort se conjuguent étroitement (comme dans les rites liés au mariage), ce que les vers de la tragédie rendent à leur manière [cf. Sophocle, Antigone, v. 816 : "L'Achéron seul m'est promis pour époux", dit Antigone ; autres références dans W. Burkert, op. cit., p. 354, note 65].
- Héraclès (également connu pour ses descentes aux enfers) est étroitement lié, lui, aux "petits mystères" (cf. ci-dessous), qui, disait-on, avaient été créés pour lui. Il est l'"archétype du myste éleusinien" (W. Burkert). Mais le fondateur des grands mystères est Eumolpe (ancêtre des Eumolpides), dont le souvenir est lié à celui des poètes thraces, prêtres d'Apollon, qui furent sans doute à l'origine des mystères d'Eleusis.
2. Les mystères d'Eleusis sont-ils secrets ?
- En principe, leur déroulement est secret. Mais, en dehors du cœur même de l'initation (probablement, l'épiphanie de la divinité, aux yeux des mystes), beaucoup d'éléments sont connus grâce à la littérature et à l'archéologie (cf. iconographie présentée dans l'article Eleusinia du dictionnaire Daremberg & Saglio).
3. Fonctionnement des mystères d'Eleusis
- Deux familles athéniennes sont chargées de l'accomplissement des mystères : celle des Eumolpides (qui fournissent les hiérophantes, "montreurs d'objets sacrés"), et celle des Kéryces (qui fournissent les dadouques, "porteurs de torche"). A l'hiérophante et au dadouque s'ajoutent un prêtre de l'autel (issu des Kéryces), et une prêtresse de Déméter.
- Les candidats à l'initiation sont des "mystes" (premier degré d'initiation) ou des "époptes" (degré utime, ne peut être atteint qu'un an plus tard) ; mais mystes et époptes ne sont pas séparés au cours de la célébration des grands mystères. Les mystes sont accompagnés de leurs parrains, les "mystagogues".
- Il existait des "Petits mystères", qui avaient lieu au mois de Boedromion (en février-mars, pour le retour de Koré et la naissance du printemps) à Agra (près d'Athènes) ; cette initiation "rapide" était sans doute assez sommaire. Les "Grands mystères" se déroulaient, eux, à Eleusis même, en septembre (pour la fin du printemps, et la descente de Koré aux enfers). [Lire Plutarque, Vie de Démétrios, p. 403, sur le bouleversement du calendrier pour Démétrios pressé de devenir épopte...]
- La procession des mystes et des époptes (entre Athènes et Eleusis) dure neuf jours, et imite la marche de Déméter en colère, à la recherche de sa fille. Cette procession comprenait une dérision des néophytes par les initiés des années précédentes. Comme Déméter, les mystes marchent à la lumière des flambeaux, portent des rameaux ([W. Burkert, op. cit., p. 336], et portent une statue de Dionysos, en criant "Iacchos, Iacchos" : celui-ci est sans doute destiné à épouser Koré (c'est au VIe siècle que Dionysos aurait été introduit dans les Eleusinies).
- Après ces neuf jours de procession, le myste doit boire le kykéon (voir ci-dessus), et sacrifier un porcelet [signification : lire W. Burkert, Homo Necans, éd. 2005, p. 323].
- Autre préalable par lequel le myste doit passer : la thrônosis [parodiée dans les Nuées d'Aristophane, v. 264-268]. Le myste s'asseoit sur un tabouret, et fait une première fois l'expérience de la présence de la déesse, qui retrouve sa fille [W. Burkert, op. cit., p. 329-330].
- La procession aboutit au Télestérion, le lieu de l'initiation. Un nouveau télestérion est inauguré juste après la Guerre du Péloponnèse [lire la description de ce lieu dans W. Burkert, op. cit., p. 316]. Dans l'obscurité, les initiés se livrent à des rituels secrets dont nous ne savons pas grand chose, mais qui devaient comprendre le sacrifice symbolique d'un enfant qui représente le peuple [cf. Démophon plongé dans le feu par Déméter, dans l'hymne homérique à Déméter], et (en vue de l'époptie) le sacrifice d'un bélier [Burkert, op. cit., p. 337-339 : le bélier figure dans les mariages sacrés, mais est aussi associé à l'accès au monde des morts]. L'allusion à l'hiérogamie se retrouve dans le discours d'Andocide, Sur les Mystères, § 124. Puis ils voient apparaître, dans une illumination provoquée par l'hiérophante, la déesse elle-même [W. Burkert, op. cit., p. 335]. Ainsi, l'initié, en voyant apparaître Déméter, imite-t-il Déméter elle-même voyant enfin apparaître sa fille, Koré.
- Déméter accouche d'un enfant, qui figure le retour de la vie, et la fécondité de la nature.
- L'hiérophante présente également un épi de blé [interprétation : W. Burkert, op. cit., p. 343-344]
- L'initiation comprend, en clôture, la rencontre du myste avec la "ciste", corbeille en osier d'où sort un serpent, en présence de Déméter et de Koré [W. Burkert, op. cit., p. 330-331, pour la description précise et la signification]. Le myste prononce alors un "synthéma", c'est-à-dire un "mot de passe", cité par Clément d'Alexandrie. Selon W. Burkert, l'initiation est "garantie par le mot de passe".
- Après la cérémonie proprement dite, la fête se poursuit à l'extérieur, avec des sacrifices de taureaux, et une libation.
4. Aspects juridiques
- Après chaque célébration des mystères, l'Archonte-Roi, qui a la responsabilité des mystères, préside une assemblée des prêtres (Eumolpides et Kéryces), réunis en hiera gerousia, pour examiner les éventuelles exactions commises au cours des cérémonies. Si la gravité l'exige, l'affaire peut être portée devant le conseil des 500 (βουλή), puis devant l'Héliée ou un tribunal d'initiés. [lire Andocide, Sur les mystères, § 111-116 ; et l'article "Personnels et règlements des Mystères", de l'encyclopédie Daremberg et Saglio]
5. Intérêt philosophique, historique et littéraire
Les mystères d'Eleusis ont une véritable importance pour la cité athénienne : ils célèbrent en effet Déméter, qui fit don à l'humanité à la fois du blé qui la nourrit, et de l'espoir d'une vie après la mort [lire Isocrate, Panégyrique, § 28 à 31].
D'autre part, ils présentent des points communs :
- avec l'orphisme, qui impose, un peu plus tard, la figure de Zagreus, identifié à Dionysos. Vers 380, en effet, la famille des Lycomides, liée au culte d'Orphée, prend le relais des Kéryces.
- avec la philosophie de Platon [références aux dialogues de Platon, dans l'édition GF du Ménon par M. Canto-Sperber, p. 238, note 70]. "La voie de la philosophie est conçue comme une initiation" (W. Burkert).
- avec d'autres éléments de la religion grecque, et de la religion romaine
- avec les rites chrétiens (place du pain, la Présence réelle qui est peut-être un écho de l'apparition de la déesse elle-même, thèmes de la mort et de la résurrection)
Le Télestérion sera détruit en 396, lors de l'invasion de la Grèce par Alaric.
Commentaires
en effet
C'est très juste, enfin quelques éléments précis. Merci à vous ! PDF
merci
vraiment très intéressant cela faisait longtemps que j'attendais de trouver un texte explicatif clair sur les mystères d'Eleusis merci
Jean-Louis, webmaster de grece-antique.fr ( ce n'est pas mon manque de modestie qui me permet de préciser le nom de mon site mais pour vous montrer l'intérêt que je porte à la matière ^^ !)
merci
Merci de ces remerciements... et de votre visite ! Je ne manquerai pas de me promener sur votre site, que je ne connais pas encore. Vive le partage gratuit du savoir !