Nerval, Sylvie, chapitre IV (« Un voyage à Cythère »). « Une image des solennités galantes d'autrefois »

« Quelques années s'étaient écoulées [...] »


Sylvie est le seul personnage féminin au premier plan de ce chapitre.
Le narrateur se souvient de ses premières retrouvailles avec Sylvie (T5).


Le temps des retrouvailles est situé d'abord par rapport à celui du souvenir d'enfance relaté dans le chapitre II : « Quelques années s'étaient écoulées : l'époque où j'avais rencontré Adrienne devant le château n'était plus qu'un souvenir d'enfance. » Malgré le temps écoulé, le passé se répète : « Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. j'allai de nouveau me joindre aux chevaliers de l'arc, prenant place dans la compagnie dont j'avais fait partie déjà. »

Le retour entraîne dans son sillon d'autres répétitions, d'autres souvenirs, et des continuités avec un passé révolu (« qui ont plus souffert du temps que des révolutions »). Ce sont les « vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux », « ces édifices légers de la fin du XVIIIe siècle », « ce temple » qui « avait dû être primitivement dédié à Uranie », et « qui appartenait au paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu'à celui d'Horace » (l'abbé de Chaulieu et le chevalier de Boufflers sont deux poètes licencieux, qui ont contribué à remettre l'Antiquité au goût du jour, mais dans une tonalité libertine), le souvenir (« rappel » et « illusion ») du « Voyage à Cythère de Watteau » (lui-même associé à l'Antiquité grecque : Cythère est une île grecque de la mer Égée), « cette gracieuse théorie [du grec θεωρία, theôria, « procession »] renouvelée des jours antiques », « ce pays patriarcal » (c'est-à-dire antique), le cygne (oiseau de Jupiter), le sourire « athénien » de Sylvie et sa « physionomie digne de l'art antique », mais aussi « l'heure du soir et le lieu même où [...] on avait reproduit une image des solennités galantes d'autrefois » – expression qui résume tout –, et enfin « nos souvenirs d'enfance » (dont « causent » Sylvie et le narrateur).
La chaîne temporelle est bel et bien « brisée » (« À Alexandre Dumas »). Les temps dansent et tourbillonnent, et dans cette confusion le personnage tente d'« effac[er] le souvenir d'un autre temps », celui où il avait couronné Adrienne (« Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement [...] », chapitre II), provoquant le dépit de Sylvie. C'est maintenant Sylvie qu'il couronne : « nous rattrapions au hasard les couronnes, dont chacun parait aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de saisir l'une des plus belles, et Sylvie souriante se laissa embrasser [...] » (§ 3)

Il y a aussi de nouvelles images circulaires : « un temple ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin » (§ 1), les « couronnes » (§ 3), « l'orbite arquée » des sourcils de Sylvie (§ 3), ou encore la « vaste corbeille » d'où s'envole le cygne.

L'art et la réalité se touchent. Les formes architecturales, et naturelles ne font plus qu'un dans la peinture, et la peinture littéraire de Nerval rejoint elle-même la peinture de Watteau (le chapitre emprunte son titre au Voyage à Cythère). La description des ruines rappelle la peinture d'Hubert Robert (peintre du XVIIIe siècle), et l'attrait pour les ruines à l'époque romantique. Beauté naturelle et beauté artistique ne font plus qu'un : la poésie en prose marie les deux dans un même rêve, car ce chapitre – il ne faut pas l'oublier – est le récit d'un souvenir (fin du chapitre III : « recomposons les souvenirs d'un temps où j'y venais si souvent »).

Nerval continue de déployer une mythologie toute païenne (voir le « paganisme de Boufflers ou de Chaulieu »). Après les « fantômes métaphysiques » du temps de la bohême galante (chapitre I, § 4), après les « Heures divines », « la belle Isis », Moloch (chapitre I également), et le Temps (Cronos) représenté sur la pendule au chapitre III, voici Uranie, et Apollon (son nom n'est pas présent, mais le cygne le suggère). Uranie est la muse de l'astronomie, mais il existe une Vénus Uranie, c'est-à-dire « Vénus céleste » (le Banquet de Platon oppose Vénus céleste et Vénus terrestre) ; or c'est un temple à Vénus Uranie que Nerval a cherché à Cythère, lors de son voyage en Orient – si l'on en croit le récit qu'il en a fait.

C'est l'atmosphère de « Fantaisie », le poème des Odelettes (cf. chapitre II) que Nerval ressuscite ici ; la fantaisie dont il s'agit (« par une fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes solennités d’autrefois. ») doit être comprise dans son sens premier, très en vogue à l'âge romantique : c'est la Phantasie allemande et la φαντασία grecque, apparition onirique, imagination. Chez Nerval, elle prend la forme d'une ronde des temps, et d'une esthétique du « vague », réitérée dans ce chapitre : « nous échappions à la danse pour causer de nos souvenirs d’enfance et pour admirer en rêvant à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux » (c'est moi qui souligne).