Avec la critique de l’héritage de mai 68, les débats sur les humanités font rage. L’esprit soixante-huitard a-t-il tué la culture des « vieux », au point de nous déraciner et de nous livrer pieds et poings liés à une modernité sans amarres et sans attaches ?
Cette querelle à tiroirs révèle bien d’autres questions… Trop de liberté tuerait-il la liberté ?... Les masses ont-elles raison contre les élites ? le présent contre le passé ? le patrimoine contre la diversité ? Dans ce maquis de problèmes byzantins, le moment historique de mai 68 devient une énigme. En outre, chacun avance sa propre conception de la liberté, de l’égalité, de la diversité. Jamais ces mots n’ont trouvé autant de significations différentes, et jamais ils n’ont été à ce point menacés par l’usure et par l’indifférence, réduits à des étiquettes raccornies... Que l’on chante la beauté de l'Antique ou les mérites d’internet et du jeu vidéo, que l’on sanctuarise la culture européenne ou, au contraire, la diversité culturelle érigée en dogme, les Humanités semblent agoniser entre les mains des partisans de l’euthanasie et ceux de l’acharnement thérapeutique.
Ce qui est évident, c’est que les « arts qui rendent plus humains » (Fumaroli) ne sont bienvenus ni chez les uns, ni chez les autres, et que la culture « humaniste » est devenue aujourd’hui nomade ; sa grandeur, elle la tient désormais de l’hospitalité qu’on lui accorde, c’est-à-dire d’une utopie qui distend les mailles trop serrées du réel et des constructions politiques visant à la circonscrire.
La culture a, en effet, ses temples : les grands musées, les grandes expositions, les salles de spectacle qui attirent des milliers de visiteurs. Ils s’y pressent, prêts aux attentes interminables, par tous les temps, pour contempler respectueusement, pendant des heures parfois, des chefs-d’œuvre, armés le cas échéant d’audioguides qui leur dispensent la parole autorisée. Ces adorateurs du patrimoine consomment ensuite, selon un circuit tracé à l’avance – comme le parcours des mystes dans la célébration des mystères d’Éleusis – les produits dérivés (catalogues, bibelots, souvenirs, etc.) avant de rentrer chez eux, épuisés mais contents. Dans ces lieux de culture, le visiteur, même cultivé, est mis à distance comme un profane : qu’il se contente de contempler de loin ! Il n’est pas chez lui, mais dans le temple de la déesse Culture ; et son regard n’est pas indispensable (contrairement à son porte-monnaie)...
L’utopie concrète d’une culture franchissant les limites et surprenant les attentes, n’est pas à l’ordre du jour. Dans l’Odyssée, au chant VI, Ulysse parvient sur l’île des Phéaciens. C’est Athéna, déguisée en jeune fille, qui le guide vers le palais du souverain Alcinoos. La déesse — qui connaît la ruse, la dissimulation, la métamorphose — dissimule le héros dans une brume ; Ulysse parvient ainsi jusqu’au palais du roi, un lieu splendide et riche, où tout est art — la nature, les œuvres et les hommes. Dans ce lieu qu’il admire, et où il est étranger, Ulysse est pourtant presque chez lui : il est un hôte, invité bientôt à partager la table du souverain, à raconter son histoire, et Alcinoos lui propose très vite d'épouser sa fille... Les chemins de l’art conduisent vers l’autre chez qui nous sommes chez nous. La crise de la culture est la crise même de l’hospitalité.
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Citation
« Débridons l'hospitalité, exportons-la, sachons la découvrir en des lieux inattendus, dans l'accueil que réserve la langue aux mots étrangers ou nouveaux, dans le livre qui féconde l'esprit et se féconde par le renouvellement incessant de ses lectures, en qui chacun se recueille et s'enrichit. "Sans bornes est l'hospitalité du Livre", écrit Edmond Jabès qui songe à celui de Dieu mais dont la parole retentit et peut valoir pour tout livre, par-delà l'Écriture sainte.
Inventons pour l'hospitalité des variations et de nouvelles tables de la Loi, des lois insolites et scandaleuses, telles que les a proposées Pierre Klossowski. Rien ne nous retient, si nous savons épouser son cours, tirer de sa source une jouvence. » René Schérer, Zeus hospitalier. Éloge de l'hospitalité, La Table ronde, 2005 (1e éd. 1993)
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Commentaires
hospes
Oui à l'hospitalité, à condition qu'elle ouvre sur une "maison" : la crise signalée par F.Gadeyne n'est-elle pas d'abord liée à une perte d'identité, voire à une haine de soi qui mine l'Europe et tout particulièrement la France? Le désir d'hospitalité peut cacher alors cette prière: "O étranger, qui que tu sois, délivre-moi de moi-même, délivre-moi du vide !".