La Grèce, privilège de l'Occident ?

La guerre du Péloponnèse (431-404 avant J.-C.) ne cesse d’interroger le présent à distance ; les Américains (politiques ou historiens) ne cessent de s'y référer pour penser la politique étrangère des États-Unis. Progressistes et conservateurs, démocrates — comme Lyndon LaRouche, opposant déterminé et actif à l’administration Bush — et républicains, ne cessent d’y trouver matière à réflexion. Dans un livre qui vient d’être traduit, l’historien américain Victor Davis Hanson livre sa vision de cette guerre, qui fut une catastrophe pour l'Athènes antique. Parmi les principes historiographiques qui commandent ce travail, il y a l’expertise et la vérification matérielle des faits historiques (permettant ainsi de mesurer, par exemple, l’impact réel d’une stratégie de la terre brûlée, ou les possibilités offertes par tel ou tel type d’armement) ; mais cet historien affirme aussi la nécessité de la connaissance du monde antique pour la compréhension du monde actuel, et la nécessité de vulgariser cette connaissance.

La guerre du Péloponnèse, selon Victor Davis Hanson, voit le «modèle occidental» de la guerre se mettre en place. Il n’est pas inutile, peut-être, de savoir qu’il se définit par ailleurs lui-même comme néo-conservateur, qu’il a apporté un soutien résolu à la guerre en Irak, a voté pour George W. Bush en 2000 et en 2004, et a récemment apporté son soutien à Donald Rumsfeld.

Dans Carnage and Culture : Landmark Battles in the Rise of Western Power (2001 ; Carnage et culture, Flammarion, 2002), V. Davis Hanson soutenait que la suprématie de l’Occident prenait sa source dans un modèle militaire fait de rationalisme, de pragmatisme, de liberté, d’autocritique ; aussitôt après le 11 septembre, il ajoutait, dans une nouvelle édition de ce livre, que l’Amérique était appelée à gagner la guerre contre le terrorisme, en raison de cette supériorité même. Sa réflexion sur la guerre, qui oppose ainsi deux modèles, et prend prétexte de la diversité des pratiques guerrières pour ethniciser celles-ci, est nettement en retrait par rapport à la réflexion d'un René Girard, par exemple, sur les mutations et les permanences dans l'histoire de la violence (Achever Clausewitz, Carnets Nord, coll. Essais, 2007) ; en outre, l’histoire ancienne se trouve, une fois de plus, instrumentalisée. Or, le récit de Thucydide, pratiquement contemporain de la guerre du Péloponnèse, ne peut être utilisé de cette manière qu’au prix d’un contresens, et d’un usage abusif du κτῆμα ἐς ἀεί (ktêma es aei, «trésor pour toujours») que devait être, selon son auteur, l'Histoire de la guerre du Péloponnèse.

Le dernier tiers du Ve siècle avant J.-C., dans l’histoire grecque, se distingue par sa richesse historique, et par l’importance des figures littéraires, dont l’œuvre porte l’empreinte de ce contexte tragique — Sophocle, Euripide, Aristophane, Lysias, etc. Quant à Socrate, dont nous ne possédons aucun écrit, l’œuvre de Platon le place sur le devant de la scène philosophique, pour interroger les paradoxes de l’Athènes démocratique qui n’a pas su éviter une telle catastrophe. Mais si ces prismes littéraires et philosophiques peuvent susciter, pour le lecteur en quête de réponses pour aujourd’hui, une multitude de réflexions, il paraît très imprudent d’y trouver des solutions, et pire encore, des modèles. L’œuvre de Victor Davis Hanson s’ajoute à celles, de plus en plus nombreuses, qui utilisent l’Antiquité, en particulier grecque, pour bâtir autour de l’Occident un rempart culturel : parmi les plus récents, le livre de Sylvain Gouguenheim (Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, coll. L’Univers historique, 2008), ou celui de Jacques Dewitte (L'exception européenne : Ces mérites qui nous distinguent, Michalon, coll. Essais, 2008). Paradoxalement, le temps ne semble pas être beaucoup à l’autocritique...

Marcel Détienne, dans Les Grecs et nous (en particulier le chapitre VI, «Des comparables sur les balcons du politique»), a dénoncé l’absurdité des entreprises historiques visant à faire remonter à la Grèce les origines et les explications de la supériorité de l’Europe, au prix de sauts vertigineux dans l’espace, dans le temps, d'une culture et d’une langue à l’autre. Ajoutons que de telles tentatives reposent sur des a-prioris réalistes qui attestent notre difficulté à penser l’histoire des représentations : images, signes, mythes et fictions. Elles pourraient néanmoins paraître anodines, si elles n’anesthésiaient toute lucidité, et la juste indignation dont le monde actuel a besoin, face aux menaces engendrées par des «montées aux extrêmes» (Clausewitz) de plus en plus aveugles.




Références bibliographiques

  • Victor Davis Hanson, A War Like No Other : How the Athenians and Spartans Fought the Peloponnesian War, Random House, 2005. Traduction de Jean-Pierre Ricard : La Guerre du Péloponnèse, Flammarion, 2008
  • John Lynn, Battle : A History Of Combat And Culture, 2004. Traduction de Guillaume Villeneuve : De la guerre. Une histoire du combat des origines à nos jours, Tallandier, 2006
  • Jacques Dewitte, L'exception européenne : Ces mérites qui nous distinguent, Michalon, coll. Essais, 2008
  • Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, coll. L'univers historique, 2008
  • René Girard, Achever Clausewitz, Carnets Nord, 2007
  • Marcel Détienne, Les Grecs et nous, Perrin, 2005



Citation


Cette idée de l’Europe (et plus largement de l’Occident) comme point le plus avancé de la civilisation et préfiguration de l’avenir de la planète, l’idée d’un progrès linéaire de la «barbarie» vers la «civilisation», mérite un débat approfondi, amplement entamé dans le monde anglo-saxon avec ce que l’on appelle les postcolonial studies et les subaltern studies.



Alain Gresh, «De l’esclavage et de l’universalisme européen», Le Monde diplomatique, avril 2008 (lire l'article en ligne)