La nouvelle photo de Rimbaud est-elle "rimbaldienne" ?
On ne prend plus désormais la peine de maquiller la bêtise : les lieux communs se dévoilent fièrement, et se présentent comme tels. Trève de rhétorique, répètent les auteurs-invités-chroniqueurs-animateurs autorisés à dire n'importe quoi sur tout, voyez comme nous sommes heureux : nous n'avons même plus besoin de faire passer nos inepties pour de l'intelligence. Cependant, les formes de la bêtise méritent, elles aussi, qu'on s'y attarde un peu : le territoire qu'elles constituent est aussi vaste que celui de l'amour propre selon La Rochefoucauld. La découverte d'un nouveau cliché représentant Arthur Rimbaud nous ouvre, dans ce domaine, des horizons : au lecteur lassé de suivre Rimbaud dans ses pérégrinations infinies et de sombrer avec son bateau ivre dans les remous d'un monde démarré, il est loisible, grâce à cette photo, de prendre un peu de repos au pays du conformisme, où le paysage est moins dur et le soleil moins brûlant. Certes, les fleuves impassibles en ont disparu de même que les haleurs, depuis que les Peaux-Rouges les ont cloués nus aux poteaux de couleurs. Les neiges éblouies sont celles des montagnes russes, et le bateau perdu ressort bientôt d'un gentil château fantôme. C'est plus reposant, d'une certaine façon, et plus sûr : la tempête ne gronde plus non plus ; à sa place, c'est le clapotis régulier d'un bavardage orchestré par quelques maîtres, pour notre plus grand divertissement. Face au génie, leur platitude se dévoile. Arthur Rimbaud, l'homme aux mille visages, tous singuliers, tous incompréhensibles, décourage leurs tentatives d'ascension. Tout ce que leur permet leur élan se réduit à quelques mots usés : pour Yann Moix, Rimbaud est un écrivain mythique, et c'est pourquoi cette nouvelle photo n'est pas rimbaldienne, et tellement pas rimbaldienne la bouche, "sa lèvre inférieure, habituellement [sic !! car notre homme a l'habitude de fréquenter Rimbaud !] épaisse et charnue et ici totalement mesquine". Yann Moix sait, lui, ce qui est rimbaldien et ce qui ne l'est pas : le rimbaldisme, c'est le prêt-à-protester, le pied-de-nez à l'institution, la dissidence pas chère avec sa panoplie pour faire vrai, l'intransigeance magnifique ("il y a des clichés de Rimbaud qui sont acceptables et des clichés de Rimbaud qui ne le sont pas" - quelle intransigeance magnifique !) et surtout le moi-je systématique parce que moi aussi, je suis insoucieux de tous les équipages, non mais ! "Je ne reconnais pas, moi, du tout...", "je dis autre chose", "je ne marche pas", "j'ai autant le droit d'affirmer", " ce ne sera pas Rimbaud pour moi"...
Sans ironie aucune : parler pour ne rien dire est désormais un art, avec, comme tout art, ses règles, qui sont ici respectées avec un soin religieux.
Lire l'article du Monde.
Lire l'article du Figaro.
Le billet de Yann Moix.
Commentaires
la petite frappe
...à ajouter au rayon des "énormités", pour écrire comme le cher Rimbe, cette formule (Le Point? l'Express?)visionnaire, à propos du visage adolescent du poète, en qui un plumitif discerne la "petite frappe ardennaise" (sic)! Faut-il voir dans cette perle l'effet dévastateur du travail de l'opinion sur le thème de la sécurité? JLC