Monsieur de Pourceaugnac : un éloge de la folie

Julie aime Eraste... Seulement son père, Oronte, la destine à monsieur de Pourceaugnac, gentilhomme limousin... Autour de Sbrigani se forme un complot pour faire échouer ce projet, en obligeant ce monsieur de Pourceaugnac à retourner chez lui.

Comique de mots, comique de gestes, comique de répétition, comique de situation... Ces catégories scolaires font oublier que le comique ne se laisse pas aussi aisément classer dans des tiroirs, qu'à procéder ainsi on oublierait presque qu'il fait rire, et que ce sont les rapports, harmonies et contrastes, qui donnent sa force au spectacle. Aucun procédé n'est comique en soi. Pourquoi, au fond, monsieur de Pourceaugnac fait-il rire ?

  • la solidarité du langage et du corps. La fête comique est une fête du corps : c'est pourquoi monsieur de Pourceaugnac est d'abord confronté à des médecins, qui le rappellent à ses fonctions corporelles. Après cette mésaventure initiale, le pauvre homme se sent assailli par les lavements : « Tout ce que je vois me semble lavement » (acte II, sc. 4) ; « il pleut en ce pays des femmes et des lavements » (acte II, sc. 10). De même, le comique linguistique n'est comique que parce qu'il est incarné. Lucette prenant l'accent gascon (acte II, sc. 7) est comique parce qu'elle fait résonner cet accent, et l'accompagne d'une gestuelle appropriée. Molière multiplie les idiolectes : Sbrigani en marchand flamand, Lucette en Gasconne, Nérine en Picarde, mais aussi les Suisses, les avocats qui chantent au lieu de parler, et monsieur de Pourceaugnac lui-même qui parle le langage juridique sans l'avoir appris (« ces mots là me viennent sans que je les sache. » (acte II, sc. 10). À l'ivresse des mots et des accents s'ajoute la fantaisie des noms propres (acte II, sc. 11) , les mots ont une saveur, du goût, et la comédie est (comme le suggère son étymologie) un banquet, une fête de la langue.

  • Néanmoins, l'effet comique ne dépend pas seulement de la saveur d'un personnage : elle dépend de son interlocuteur, du décalage, de l'incompréhension de monsieur de Pourceaugnac qui, par exemple, ne comprend pas qui est Lucette, qui est Nérine, ou ce que lui veulent les médecins qui l'examinent sans lui demander son avis. Il ne parle pas le même langage qu'eux. Le potentiel comique est donc lié aux contrastes, qui provoquent le rire comme une décharge électrique. Les décalages permanents entre monsieur de Pourceaugnac et les autres personnages, mais aussi entre ses attentes et les démentis que lui infligent ses ennemis, est le moteur principal de l'action, et du rire.

  • L'ivresse comique : les situations dans lesquelles se trouve le bonhomme sont totalement fantaisistes. À l'opposition simple entre le désir et l'obstacle du réel, Molière substitue l'opposition entre un désir réaliste et des obstacles de plus en plus délirants. La folie gagne progressivement du terrain, grâce aux supercheries qui mêlent des personnages conscients de la farce qu'ils jouent (Sbrigani, Eraste, Lucette, Nérine) et d'autres, complices involontaires du jeu qu'on leur fait jouer (l'apothicaire, les médecins) et entraînent les personnages et le public dans une valse étourdissante. Les avocats, à la fin de l'acte II, et les gens d'armes à l'acte III, sont-ils volontairement complices de Sbrigani ? Le public n'a plus besoin de se poser la question : la fantaisie de pouvoir, la confusion et l'ivresse sont à leur comble. « Jamais je n’ai été si soûl de sottises. », dit monsieur de Pourceaugnac (acte II, sc. 4)...

  • le jeu avec l'attente du public : au contraire de monsieur de Pourceaugnac, qui est sans cesse déçu, la scène lui montre toujours ce qu'il attend, mais d'une manière toujours inattendue. Ainsi, le gentilhomme de province est bel et bien éconduit par son adversaire, Eraste, que son nom et sa situation désignent au public comme le fiancé légitime de Julie. Mais s'il est, en fin de compte, exclu du jeu, c'est grâce aux mascarades organisées par Sbrigani, aux mystifications de plus en plus superflues, et qui prennent des formes de plus en plus excessives, dont le point culminant est le travestissement de monsieur de Pourceaugnac en femme. Le comique carnavalesque admet et favorise l'excès, la profusion, qui surprennent le public tout en lui apportant le dénouement qu'il espère.

  • le rire et le sérieux : monsieur de Pourceaugnac ne rit jamais ; il se prend toujours au sérieux. Cette contradiction libère le rire, d'autant plus efficacement que la victime cherche à l'empêcher, à le contenir. Dans la troisième scène de l'acte I, Sbrigani flatte l’amour propre de M. de Pourceaugnac, et s'émeut du fait que l'on puisse rire de lui. « Le roi serait ravi de vous voir », lui dit-il. Or le roi le voit – puisque cette pièce est créée pour lui ! L'amour propre est ridicule quand il est déplacé ; or monsieur de Pourceaugnac, gentilhomme limousin, n'est pas à sa place au Palais Royal... Comme Arnolphe, comme Alceste, le héros de comédie refuse ou craint qu'on rie de lui.

La comédie commence par une sérénade chantée par trois voix ; elle chante les bienfaits de l’amour quand il n’est pas contrarié par les parents (à la fin de la comédie, les chants reprendront la même idée : « Il n’est point, sans amour, de plaisir dans la vie. [...] La grande affaire est le plaisir. » Le spectacle commence et s'achève par l'affirmation d'une morale épicurienne, propre à plaire au roi. Cette sérénade est suivie d’une danse et d’un combat singulier, qui se résout par une nouvelle danse ; le mécanisme comique y trouve son expression la plus simple et la plus pure : un désordre, et une harmonie retrouvée. La figure de Dionysos autorise à la fois l'un et l'autre, et le passage de l'un à l'autre au bénéfice de la confusion, au bénéfice du spectacle.

Le personnage de monsieur de Pourceaugnac n'apparaît pas le premier ; mais son entrée en scène est précédée par un commentaire amusant sur son nom, dans la bouche de Nérine : « Le seul nom de Monsieur de Pourceaugnac m'a mis dans une colère effroyable. J'enrage de Monsieur de Pourceaugnac. Quand il n'y aurait que ce nom-là, Monsieur de Pourceaugnac, j'y brûlerai mes livres, ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac ! Cela se peut-il souffrir ? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurais supporter, et nous lui jouerons tant de pièces, nous lui ferons tant de niches sur niches, que nous renverrons à Limoges Monsieur de Pourceaugnac. » (acte I, scène 1) Au début de la deuxième scène, Sbrigani fait son portrait, physique et moral ; et lorsqu'il fait son apparition, au début de l'acte III, c'est en protestant contre ceux qui, déjà, ont ri de lui sur son passage...

Désigné au public, avant même son apparition sur scène, comme le personnage dont il faut rire, monsieur de Pourceaugnac se caractérise en outre par son rôle actoriel : celui d'intrus, imposé par le père de Julie (« Votre père se moque-t-il de vouloir vous anger de son avocat de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac [...] ? » demande Nérine, indignée, dans la première scène). Le début de la comédie met en marche la mécanique dans laquelle monsieur de Pourceaugnac est emporté, et l'enjeu assigné à la scène : l'en faire sortir. Certaines pièces de Beckett, qui présentent cette logique implacable, cette pureté de ligne, ne sont pas sans rappeler Monsieur de Pourceaugnac...

À l'exact opposé de cette marionnette, Sbrigani est le marionnettiste, et le maître d'un jeu dont, dans la deuxième scène de l'acte I, il met en place les pièces. Le lexique théâtral, dans sa bouche et dans celle d'Eraste (les « acteurs de la comédie », « votre rôle », « nos machines »), le prouve, et un court monologue, à la fin de la scène 3 du deuxième acte, brouille la frontière entre l'auteur et le personnage : « Cela ne va pas mal ; quittons notre ajustement de Flamand, pour songer à d'autres machines ; et tâchons de semer tant de soupçons et de division entre le beau-père et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu. Tous deux également sont propres à gober les hameçons qu'on leur veut tendre ; et entre nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là. ». Au début du troisième acte, il demande à Eraste de songer « à achever la comédie », « tandis qu'[il] joue[ra] [ses] scènes avec lui... ». Sbrigani agit en véritable metteur en scène, et Eraste, dans la scène IV du premier acte, dicte quasiment à monsieur de Pourceaugnac ses répliques. « Est-ce que nous jouons une comédie », demande monsieur de Pourceaugnac aux médecins (I. 8)...

Si le personnage qui triomphe est au fond un homme de théâtre – dramaturge, metteur en scène – c'est que Monsieur de Pourceaugnac consacre le triomphe du théâtre : triomphe du jeu, des faux semblants, mais aussi, et peut-être surtout, triomphe de la folie. Comme les romans des Précieuses ridicules, la philosophie des Femmes savantes, la médecine Le Malade imaginaire ou les turqueries du Bourgeois gentilhomme, les discours auxquels se heurte monsieur de Pourceaugnac – celui de l'avocat, ou celui des médecins – donnent consistance à des chimères, leur donne une place sur la scène, à tel point qu'il est impossible, pour le héros, de leur échapper. La magie du théâtre, comme dans L'Illusion comique de Corneille, est de faire exister l'irréel, de donner corps et vie au langage le plus fou. Il n'est que de lire la scène 8 de l'acte I, véritable morceau de bravoure, où la folie des médecins, discours fou sur la folie, se donne libre cours... Voici un extrait : « Comme ainsi soit qu'on ne puisse guérir une maladie, qu'on ne la connaisse parfaitement, et qu'on ne la puisse parfaitement connaître, sans en bien établir l'idée particulière et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques et prognostiques; vous me permettrez, Monsieur notre Ancien, d'entrer en considération de la maladie dont il s'agit, avant que de toucher à la thérapeutique et aux remèdes qu'il nous conviendra faire pour la parfaite curation d'icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent, est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien, mélancolie hypocondriaque, espèce de folie très fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu'un Esculape comme vous, consommé dans notre art; vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l'appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres; car le célèbre Galien établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette maladie, que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non seulement par les Latins, mais encore par les Grecs; ce qui est bien à remarquer pour notre affaire: la première, qui vient du propre vice du cerveau; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre, et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l'inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse, et fait la maladie dont par notre raisonnement il est manifestement atteint et convaincu. [...] » Cette logorrhée, discours pléthorique qui parle de lui-même en parlant d'autrui (« pléthode obturante », « cacothymie luxuriante », « sputation fréquente »), n'a rien à envier au discours de Lucky dans En attendant Godot : c'est une folie de la raison elle-même, résumée en ces termes par l'apothicaire : « On est bien aise au moins d’être mort méthodiquement. » (acte I, sc. 5. C'est moi qui souligne.)

Le premier médecin recommande à monsieur de Pourceaugnac « agréables conversations, chants et instruments de musique » : le remède accompagne le poison. « Je ne m'étonne pas s'ils ont engendré un fils qui est insensé. Allons, procédons à la curation, et par la douceur exhilarante de l'harmonie, adoucissons, lénifions, et accoisons l'aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s'enflammer. » Ces mots pourraient à la lettre s'appliquer au théâtre, au spectacle auquel participe la comédie médicale : comme le spectacle qui la met en scène, la médecine chez Molière est baroque, jeu de signes, folie, excès.

Le diagnostic du médecin est un diagnostic de folie, qui est fou lui-même : « Marque d’un cerveau démonté, et d’une raison dépravée » (acte II, sc. 8). Cette maladie prend vie indépendamment du malade : « Sa maladie est un meuble qui m’appartient. », affirme le premier médecin, à qui il faut une maladie, à n’importe quel prix (acte II, sc. 2). Comme le discours monstrueux des médecins, la maladie est une excroissance qui prend une dimension fantastique, incontrôlable pour le sujet qu'est monsieur de Pourceaugnac. Les personnages de comédie apprennent à leur dépens qu’ils ne sont pas tout à fait eux-mêmes...

Cette folie et cette ivresse comiques, créées par le jeu, désamorcent un par un les risques de conflit, que le jeu lui-même suscite. De manière symptomatique, Molière accumule les doubles : les deux musiciens, les deux avocats, les deux Suisses, les deux archers, les deux médecins... Ces doubles reproduisent, sur le mode de la fantaisie, le double fondamental, celui de la rivalité amoureuse : les deux prétendants de Julie, qui dans cette comédie ne s'affrontent jamais. L'ivresse comique, c'est la violence devenue fête.

Commentaires

[...] une dimension

[...] une dimension fantastique, incontrôlable*
Cette* folie et cette ivresse...

C'est corrigé ! Merci pour

C'est corrigé ! Merci pour cette délicate (et anonyme...) attention.