Inquiétude obsessionnelle de la mort
la mort et ses rites
Le vocabulaire de la mort s’impose dès les premiers vers : il s’agit du cadavre, funus (v.3), des rites funéraires (avec le bûcher rogo, v.2, qui accueille le cortège funèbre, exsequiis, v.4) et de l’au-delà qui attend les défunts, symbolisé par les Mânes (v.1), ces esprits des morts qui survivent vaguement et que l’on tente de se concilier par un euphémisme, « les Bons », même si on les sait « tristes ».
Après la crémation, Ego évoque au vers 6 son nouvel état : la poussière que constituent ses cendres ; il est désormais réduit à n’être que pulvis, et s’y identifie avec le possessif meus. Mais quel sort connaîtra-t-il ensuite ? C’est l’incertitude, traduite par le neutre indéfini quidquid (v.11).
De nouveau les rites de déploration sont mentionnés : les ossements de la femme aimée (v.18) retirés du bûcher seront lavés par les larmes de l’amant, preuve manifeste du prix qu’elle aura toujours pour lui. Favilla, au vers suivant, évoque encore une fois les cendres chaudes recueillies sur le bûcher.
Mais l’angoisse d’Ego serait que Cynthia au contraire n’accorde pas à ses restes les mêmes marques d’amour qu’il lui promet ; il craint qu’elle ne dédaigne ce qui a consumé son cadavre, busto (v.21), se détourne de ses cendres, et une seconde fois il emploie le même mot de pulvis — e nostro pulvere (v.22) ; sa crainte est de n’avoir pas droit aux larmes, lacrimas (v.23).
Ainsi tout au long du poème apparaissent ces termes qui suggèrent mort, funérailles et affliction ; on sait que la douleur des proches du défunt devait se manifester très ostensiblement. Properce d’ailleurs revient à plusieurs reprises dans son recueil sur ce thème des derniers moments et des funérailles ; il n’hésite pas à développer longuement dans la pièce XIII du livre II ses volontés : quandocumque igitur nostros mors claudet ocellos, « quel que soit le moment où la mort fermera mes tendres yeux » (v. 17 à 36), jusqu’à son épitaphe.
L’au-delà et ceux qui le peuplent
Au livre IV de son recueil le premier vers du poème VII affirme Sunt aliquid Manes, « les Mânes sont quelque chose » ; cet indéfini fait écho au quidquid ero du vers 11. On en sait peu, mais on tient pour certain que le séjour des Mânes est inquiétant, ce sont des lieux aveugles (caecis locis, v.8) où ne se rencontrent que des ombres, des formes sans consistance (umbra, v.10, imago, v.11). Les défunts n’y sont plus qu’illusion et s’ils croient avoir encore des mains, ce ne sont plus que des mensonges, falsis palmis (v.9).
Une autre allusion à la description traditionnelle des enfers se retrouve avec les fati litora, les « rivages du destin » ; ce pluriel « poétique » renvoie très vraisemblablement au Styx, le fleuve que seul Charon peut passer, emportant les âmes des morts.
Et les morts sont nombreux, qui peuplent ces enfers : héros de la légende qui entoure la guerre de Troie : Protésilas, fils d’Iphiclos, lui-même fils de Phylacos ; Homère l’évoque au chant II de l’Iliade ; il fut le premier à fouler la terre troyenne et, conformément à l’oracle qui avait annoncé que le premier Grec qui poserait le pied en Troade périrait aussitôt, Protésilas a été tué d’un coup de lance d’Hector. Juste avant son départ de Thessalie (la plaine du nord de la Grèce), il avait épousé Laodamie dont Homère nous signale le « visage meurtri » par les manifestations de deuil ; la douleur de la jeune épouse fut telle que Protésilas obtint de retourner pour quelques heures auprès d’elle ; après quoi, elle se suicide et Virgile au chant VI de l’Énéide mentionne Laodamie parmi les âmes des Lugentes Campi, les « Champs des Pleurs ».
Autre groupe nombreux : le butin de Dardanie, c’est-à-dire les femmes de Troie ; elles restent anonymes mais parées de la noblesse qui s’attache au sort douloureux des figures de l’épopée et de la tragédie. Au demeurant, si la beauté d’Hélène est plus que connue, les Troyennes, et parmi elles « Andromaque aux bras blancs », ont plutôt suscité la compassion pour leur statut de victimes que l’admiration pour leur beauté.
De façon plus large, Properce mentionne encore dans la pièce XVIII-B du second livre l’ abondance des beautés dont peut disposer l’époux de Perséphone (Sunt apud infernos tot milia formosarum, v.49 : « Tant de milliers de beautés aux enfers ! »).
Le Couple et Amor
Les amants
À ce thème omniprésent de la mort se mêle celui de l’amour ; pronoms et possessifs de la première et seconde personnes jouent à se rapprocher ou se séparer ; ainsi le même schéma se retrouve aux vers 3 et 15 :
sed ne forte tuo careat mihi funus amore
/ quarum nulla tua fuerit mihi, Cynthia, forma
où mihi est bien au cœur de ce qui appartient à Cynthia ; au vers 5, meus est isolé, il s’agit alors d’une sombre hypothèse qui est d’emblée rejetée. Tua prend la valeur pleine de « à toi » (v .11) pour qualifier Ego, qui affirmera au livre II dans le poème XV (v.36) : hujus ero vivus, mortuus hujus ero, « je serai à elle, vivant ; mort, je serai à elle ».
Aux vers 17-18, te est retenue bien loin de meis qui clôt le distique, rendant ainsi sensible la longue séparation ; mais les amants peuvent d’autant mieux se rejoindre au vers suivant : tu viva mea. Même jeu quand il s’agit aux vers 21-22 de craindre le dédain de Cynthia : te est loin de nostro pulvere — le pluriel ne concerne que l’amant.
L’emploi de ces formes personnelles a pour effet de mieux mettre en valeur le inter nos qui cette fois marque la réunion des amants, avec l’appel direct aux plaisirs amoureux, amantes, vrai pluriel, insiste nettement sur leur accord.
Amor
Amor est aussi présent, le substantif revient cinq fois ; même si les éditeurs hésitent à lui offrir une majuscule, sa personnification est sensible.
Amor se cache — mal — sous les traits du puer (v.5), l’enfant qui dans son vol léger se serait posé sur leurs yeux, avec la tendresse du diminutif ocelli ; on peut penser qu’ici nostris a sa valeur de pluriel, sans toutefois en avoir la certitude, car Properce l’emploie parfois avec un sens singulier comme dans quandocumque... nostros mors claudet ocellos. Il est en tout cas à l’origine de leur passion dans ce geste plus discret que les flèches et torches dont il fait souvent usage.
Mais Amor peut aussi se montrer hostile, il pourrait entraîner Cynthia loin d’Ego, ce qui lui vaut d’être traité d’ iniquus (v.22) ; un tel comportement serait en effet incohérent, irresponsable, mais ce peut aussi être une façon élégante de nier toute culpabilité de la part de Cynthia, victime de cette brutalité.
Cependant Properce n’en reste pas à des images puériles ; de même que Protésilas désirait attingere gaudia, — avec ce verbe bien concret, — le vœu final est aussi de se réjouir, inter nos laetemur
La progression du poème : un jeu de rebondissements
L’évocation de la mort comme incitation à profiter de l’amour, après Anacréon et Catulle, avant même Pétrarque et Ronsard, n’a rien de très original.
En revanche l’intérêt plus spécifique de ce poème réside peut-être dans sa construction.
En effet après l’image d’un cadavre privé d’amour, retour en arrière ; Properce fait appel au jugement de Cynthia avec une structure consécutive très ferme, adeo... ut ; l’oubli serait donc illogique !
Les trois groupes de vers qui viennent ensuite — un quatrain, un distique, un sizain — sont marqués par l’anaphore de illic qui introduit les enfers. Au refus de l’oubli (oblito) répond l’évocation de Protésilas, aussitôt défini comme immemor ; son retour sur terre, alors qu’il est réduit à n’être qu’umbra, prouve qu’il n’a cessé d’être cupidus, plein de désirs.
Le parallèle s’impose de lui-même entre le noble héros et Ego, mais il est aussi suggéré entre Cynthia et Laodamie ; Properce ne nous avait pas présenté jusqu’ici dans le recueil sa belle avec ce statut aussi respectable d’épouse fidèle. On peut s’en étonner !
Le thème de l’amant aux enfers concerne maintenant Ego ; il affirme fortement son appartenance à Cynthia, en insistant sur la durée (semper tua), mais aussitôt intervient une hypothèse un peu surprenante : il semble y avoir bien des allées et venues dans ces enfers (veniant) et voici Ego entouré de formosae heroinae ; pourquoi ? sinon pour piquer la jalousie de Cynthia envers d’éventuelles rivales ! Leur nombre et leur qualité ont fait rêver des générations, inutile de donner quelque précision ; elles permettent surtout un démenti formel, une promesse de fidélité ; toute rivale est éliminée, tua forma vient à bout de ces formosae.
Une autre inquiétude alors se fait jour : la durée de l’attente par l’amant dans ces enfers est peut-être incompatible avec cette fidélité ! Nouvelle protestation soigneusement argumentée par quamvis... tamen. Et la solennité du vœu bien respectueux des formes — avec l’énoncé d’un éloge de la divinité dont on requiert la bienveillance, Tellus justa — renforce l’affirmation. À supposer que Cynthia survive longtemps au poète, néanmoins il saura, preuve de son absolue constance, verser des larmes sur ses ossements, — depuis les enfers ? En quoi la Terre est-elle concernée par la longévité de Cynthia ? En quoi est-elle juste ? On sent poindre ici quelque incohérence ! Qu’à cela ne tienne ! Un nouveau vœu rectifie en quelque sorte : dès son vivant Cynthia pourrait éprouver combien elle est chère au poète, même déjà consumé par le bûcher et devenu cendres (favilla) (2) ! Cette assurance suffit à réconforter le poète, non... mors sit amara (v.20). Décidément, son angoisse se dissipe aisément.
Cependant il ne faudrait pas trop s’égarer dans l’au-delà et Properce souhaite plutôt s’adresser à une Cynthia bien vivante et revenir au présent !
Une dernière inquiétude — quam vereor — qui n’ajoute pas grand-chose, sinon un retour au mouvement initial (non nunc vereor) et une tentative pour disculper Cynthia en reprenant les larmes — si fréquentes dans le recueil ! —, encore une fois preuve de l’amour jusqu’au bout, et de sa réciprocité. Ego se montre compréhensif, accorde d’emblée son indulgence si la belle ne résiste pas aux menées d’Amor : abstrahat, cogat, flectitur ; les trois verbes en tête de vers soulignent l’intensité de ses menaces. Et la maxime du vers 24 pourrait être employée par toute belle infidèle.
Quel jeu joue donc Ego ?
Il en vient tout naturellement à ce qui était attendu : en revenant au nunc du vers 1, à la puella bien vivante, inter nos laetemur amantes. Et le dum licet ouvre un vaste horizon : point de satiété pour les amants ! Le non satis (v.26) fait écho aux dénégations initiales, tandis que la simplicité de la formulation rappelle le nec moror (v.2) qui instaurait un ton désinvolte : « je ne me soucie pas », voire « je me moque bien ». Le forte du vers 3 n’était-il pas là pour suggérer qu’il s’agissait d’imaginer et non de tout « prendre au tragique » ?
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