Introduction
Sonnet 60
Sonnet 61
Sonnet 62
Sonnet 63
Sonnet 64
Je suis pour vostre Amour diversement malade,
Maintenant plein de froid, maintenant de chaleur :
Dedans le coeur pour vous autant j’ai de douleur,
Comme il y a de grains dedans vostre Grenade.Yeux qui fistes sur moi la premiere embuscade,
Des-attisez ma flame, & desseichez mes pleurs :
Je faux, vous ne pourriez : car le mal dont je meurs,
Est si grand qu’il ne peut se guarir d’une œillade.Ma Dame, croyez moy, je trespasse pour vous :
Je n’ay artere, nerf, tendon, veine ni pous,
Qui ne sente d’Amour la fiévre continue.La Grenade est d’Amour le symbole parfait :
Ses grains en ont encor la force retenue,
Que vous ne cognoissez de signe ny d’effait.
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Certains mots et expressions demandent à être expliqués :
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Observation du poème
La ponctuation met en évidence un point commun entre toutes les strophes : un premier énoncé s’achève par deux points (à la fin du deuxième vers dans chaque quatrain, à la fin du premier vers dans chaque tercet) qui introduisent un développement – explication (v. 3-4, 10-11, 13-14) ou rectification (v. 7-8).
Le premier quatrain est consacré aux symptômes de la passion, soumise à la loi des contraires : le sujet est partagé entre le chaud et le froid (v. 1 et 2). La description de ces symptômes – ici réduite à l’essentiel – est un lieu commun de la littérature érotique, dont l’origine se trouve dans la poésie sapphique. Le mal d’amour est montré ici à la fois sous l’angle qualitatif – « froid », « chaleur » – et sous l’angle quantitatif (« diversement malade »).
À l’antithèse des deux premiers vers s’ajoute l’hyperbole, dans les deux vers suivants ; cette hyperbole est produite par une image, celle de la grenade, et la comparaison entre cette grenade et la « douleur » amoureuse.
Les vers 7 et 8, dans le second quatrain, se situent dans la continuité des vers 3 et 4 : le « mal » que subit le poète est présenté sous l’angle, quantitatif, de sa grandeur (« grand »). Les vers 5 et 6, en revanche, se détachent du contexte : Ronsard exhorte Hélène, à l’aide du vocatif « yeux » et de l’impératif (« des-attisez » et « desseichez »). L’exhortation contraste avec la forme affirmative des autre vers ; mais au moyen d’une rectification (ou épanorthose : « je faux », au v. 7), Ronsard revient au propos initial, c’est-à-dire à l’expression hyperbolique de son mal.
La comparaison entre les deux quatrains fait apparaître d’autres points communs, en particulier la structure binaire des vers 2 et 6, situés à la même place dans leurs strophes respectives, et rimant entre eux :
Maintenant plein de froid, maintenant de chaleur »
« Des-attisez ma flame, & desseichez mes pleurs
En outre, « flame » fait écho à « chaleur », et « pleurs » peut faire écho à « froid » ; et leur structure musicale les rapproche également, avec, au vers 2, l’anaphore de « maintenant », et au vers 6 la paronomase des deux verbes, « des-attisez » et « desseichez », situés au début de chaque hémistiche. Cette harmonie recouvre néanmoins deux significations très différentes : alors qu’au vers 2 la coupe à l’hémistiche distingue deux sensations antinomiques, la structure binaire du vers 6 exprime une insistance ; alors que le vers 2 se trouve dans le contexte assertif (déclaratif) de la première strophe, le vers 6 conclut l’exhortation du poète à sa dame... Enfin, si les deux vers présentent une construction paratactique, le vers 2 s’organise autour d’une asyndète (absence de conjonction entre les deux groupes de mots : « maintenant plein de froid » et « maintenant de chaleur »), alors qu’au vers 6 le pivot est la conjonction de coordination « & ». La comparaison entre ces deux vers révèle ainsi un jeu subtil de correspondances et d’écarts.
Le sizain commence par un retour à l’exhortation : « Ma Dame croyez moy ». Mais la suite revient à un discours assertif, et Ronsard revient à son propos initial (« Je suis [...] diversement malade ») : à la desription des symptômes, et à l’hyperbole :
[...] je trespasse pour vous :
Je n’ay artere, nerf, tendon, veine ni pous,
Qui ne sente d’Amour la fiévre continue.
(v. 9-11) La multiplication des symptômes du mal d’amour (v. 10) fait écho à la multiplicité des « grains dedans vostre Grenade » (v. 4) et à la diversité (« diversement », v. 1) des maux endurés par le poète.
Le tercet final reprend l’image de la grenade, pour en transformer le sens : les grains sont mentionnés pour leur « force retenue », et non plus pour leur nombre. Par un art consommé de la variation dans la répétition, le poème tourne sur lui-même comme une torsade ou une tresse, repassant par chacun des lieux qu’il traverse : la description du mal (v. 1-2, v. 7-8, v. 10-11), l’exhortation à Hélène (v. 5-6, v. 9), et l’image de la grenade (v. 3-4, v. 12-14).
L’émotion que cherche à créer Ronsard se nourrit ainsi de figures et d’images ; émotion (movere) et plaisir (delectare) sont indissociables, comme le veut la tradition de l’élégie amoureuse, qui fait de la douleur une œuvre d’art.
Une tonalité religieuse est perceptible : l’image de la grenade en est la clé. L’édition de Malcolm Smith indique en note l’arrière-plan littéraire, mais aussi l’arrière-plan scripturaire : à travers les vers d’Amadis Jamyn dont il a pu s’inspirer, Ronsard reprend l’image évangélique des grains qui meurent pour renaître, symboles de la résurrection (Jean 12. 24 : nisi granum frumenti cadens in terram mortuum fuerit, ipsum solum manet ; si autem mortuum fuerit, multum fructum affert : « si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste tout seul ; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruit »). L’image de la grenade est souvent associée au Christ dans la peinture de la Renaissance italienne, par exemple dans la Vierge à la grenade du peintre italien Filippino Lippi, ou dans celle de Botticelli, où le Christ enfant tient dans une main une grenade. La comparaison avec la version antérieure (celle de 1578) du vers 12 met en évidence le caractère gnomique et hiératique que Ronsard cherche à donner, dans l’édition en 1584, à ce tercet :
L’Amour à la Grenade en symbole estoit joint » (1578)
« La Grenade est d’Amour le symbole parfait » (1584)
Le « symbole » était certes déjà là, mais dans la version de 1584 Ronsard choisit le présent de vérité générale, et l’adjectif « parfait » placé à la rime ; cette réécriture donne au dernier tercet l’aspect solennel d’une sentence.
Ce « fragment d'un discours amoureux » ne laisse pas de poser des problèmes : il conjugue l’unité d’un thème et la diversité des expressions. La recherche de la varietas (notion rhétorique majeure) ne s'explique pas seulement par un désir d’orner un thème simple et fréquent ; ne résulte-t-il pas aussi d’une certaine conception du « symbole », image féconde qui contient en germe la pluralité des interprétations, comme le symbole de la grenade (5) qui structure le texte ?
L’image de la grenade, qui donne au poème son unité, se dissémine aussi dans le poème, et le féconde par la pluralité de ses interprétations. L’image du grain, présente dans le mot « grenade » lui-même qui en dérive (latin granatum), donne au lecteur une clé d’interprétation. Cette clé le met sur la voie d’une lecture à son tour féconde et fécondante, sur le chemin du secret que renferme le fruit, et qui ne demande qu’à pousser et à fleurir.
La fécondité du symbole se manifeste aussi dans la transtextualité : les textes se fécondent les unes les autres, essaiment et engendrent la pluralité des interprétations. Mais celles-ci ont besoin de la main du poète, qui les recueille et les sème dans son écriture. L’abondance sémantique du poème tient à la richesse sémantique du symbole, plutôt qu’à l’expérience vécue.
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Un plan de commentaire possible
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(5) Le sonnet 34 du livre I comporte d'autres « symboles » comparables : « Oranges & Citrons sont symboles d'Amour ».