Ronsard. Sonnets pour Hélène, II. 64


 Je ne serois marry si tu contois ma peine
De conter tes degrez recontez tant de fois :
Tu loges au sommet du Palais de nos Rois :
Olympe n’avoit pas la cyme si hautaine.

Je perds à chaque marche & le pouls & l’haleine :
J’ay la sueur au front, j’ay l’estomac penthois,
Pour ouyr un nenny, un refus, une vois
De desdain, de froideur, & d’orgueil toute pleine.

Tu es vrayment Deesse assise en si haut lieu.
Pour monter en ton Ciel je ne suis pas un Dieu.
Je feray de la court ma plainte coustumiere,

T’envoyant jusqu’en haut mon cœur devotieux.
Ainsi les hommes font à Jupiter priere :
Les hommes sont en terre, et Jupiter aux Cieux.
 


Pour bien comprendre ce poème il faut savoir d'une part qu'Hélène de Surgères, suivante de la reine depuis 1566, est une femme cultivée et très sensible aux doctrines néo-platoniciennes sur l'amour ; d'autre part, au moment où paraissent les Sonnets pour Hélène, la cour de France, poussée par la piété du roi Henri III, connaît un regain de dévotion religieuse.


Organisation du poème

Le premier quatrain, comme souvent, situe le « je » par rapport au « tu » ; ici, Ronsard – le sujet – accorde à Hélène – objet, et destinataire du poème – une supériorité absolue. Cette vassalité du poète est un lieu commun pétrarquiste. Certes, « je » est placé en tête de vers et en tête du sonnet, mais Hélène, de son côté, est au sommet de l’Olympe, c'est-à-dire au ciel (1). Le poète, maître de son ouvrage, qui s'avance au seuil du poème, s'adresse à Hélène, maîtresse des Cieux : et cet « Olympe » est beaucoup plus haut que lui.

Dans le second quatrain, le sujet se lance à l’assaut de la montagne : il y trouve essoufflement, sueur, faim, et tout cela en vain. La strophe obéit à une structure binaire, semblable à celle de la strophe précédente : d'abord, le poète se plaint de sa passion (v. 1 et 2, v. 5 et 6), puis évoque la situation d'Hélène par rapport à lui (supériorité, v. 3 et 4 ; mépris, v. 7 et 8). L'ascension (« Je pers à chaque marche… », v. 5) est suivie d'une descente (« Pour ouyr un nenny... »). L’ascension du sujet le renvoie paradoxalement à la modestie de sa situation : ascension et descente ne font qu’un.

Pour accentuer le contraste entre l’élévation de la dame et sa propre humilité, Ronsard recourt enfin à des sèmes religieux, certes métaphoriques mais qui ennoblissent le propos amoureux : « Tu es comme Deesse... », « je ne suis pas un Dieu ». Les deux tercets sont liés grammaticalement : la phrase commencée au vers 11 enjambe le vers et s’achève au vers 12. Il s'agit donc davantage d'un sizain que de deux tercets, ce que confirme l'unité du propos : à la comparaison du vers 9 entre Hélène et une déesse répondent positivement, au vers 14, « Jupiter aux Cieux », et négativement, au vers 10, « Je ne suis pas un Dieu ».


Éléments d'explication

Par sa situation en tête de vers, le « je » s’affirme en premier. Mais la proposition conditionnelle (« si tu contois ma peine… ») met Hélène en position de force : elle est, pour le poète, la condition de son bonheur ; l’expression « Je ne serois marry » – c’est-à-dire « je ne serais pas affligé » – peut être interprétée comme une litote, signifiant « Je serais heureux ».

Si Hélène a le pouvoir de soulager Ronsard de sa peine, c’est parce qu’elle peut la « conter ». Du fait de son étymologie, et grâce à son orthographe encore hésitante au XVIe siècle, ce mot peut signifier soit « compter », soit « conter » proprement dit : « compter » et « conter » ont en effet la même origine, le verbe latin computare. Le radical du verbe apparaît trois fois, dans l'imparfait « contois » (v. 1), dans l’infinitif « conter » (v. 2) et enfin en composition, au participe passé (« recontez », v. 2). Cette répétition – sous forme de polyptote, et d'isolexie – manifeste la peine du poète, qui gravit laborieusement les degrés innombrables qui le séparent Hélène. Mais cette répétition s’accompagne d’une variation dans les acceptions du mot : alors que le premier « compter » peut signifier « payer », mais aussi « prendre en compte », le second signifie vraiment « compter » au sens littéral, c’est-à-dire dénombrer. Quant à « recontez », il peut signifier bien sûr « recomptés », mais aussi « contés de nouveau »... La richesse sémantique de cette répétition débouche à la fois sur une mesure quantitative de la souffrance amoureuse, et sur l'attente d'une réponse.

L’ascension du poète vers l’Olympe commence ainsi par une mise en valeur du nombre des marches à gravir : ce nombre de marches, qui est aussi nombre de pas, est en rapport avec le nombre de vers dans le poème, et le nombre de poèmes dans le recueil : le discours, sermo numerosus, est une marche ascendante où chaque vers est un pas en direction des « Cieux », dernier mot du poème.

Dans les deux vers suivants, le « je » s'efface au profit d'Hélène, que Ronsard situe non plus par rapport à lui-même, mais par rapport aux grands : les « Rois » (v. 3) et les dieux (« Olympe »). Le vers 3 est encadré par « tu » et par « nos Rois » : le sujet – je, le poète – en est exclu. L’« Olympe », au vers 4, confirme la perspective ascendante, en l’hyperbolisant (« Olympe n’avoit pas la cyme si hautaine ») : Hélène se trouve si haut que le regard, pour l’atteindre, doit se tourner vers le Ciel. Ainsi le tableau comporte un objet privilégié (« tu »), et un point de fuite : « Olympe ». Mais par la comparaison hyperbolique (« Olympe n’avoit pas la cyme si hautaine »), la dame est située au delà même de ce sommet absolu, du point de fuite, qui définit en même temps la perpective. Le sujet n’est pas oublié : c’est le contemplateur, c'est-à-dire à la fois le poète lui-même, et le lecteur dont il oriente le regard.

Au style néo-platonicien de la première strophe, succède un second quatrain qui relève, quant à lui, d’un style clairement maniériste ; caractéristiques de la poésie tardive de Ronsard, les images corporelles succèdent à une vision presque mystique :

 Je pers à chaque marche & le pouls & l’haleine :
J’ay la sueur au front, j’ay l’estomac penthois [...] 

C’est aussi le retour du « je », inaugurant de nouveau la strophe, et repris au début des deux hémistiches du vers 6. Comme le premier quatrain, celui-ci est construit de manière parfaitement binaire : les vers 5 et 6 concernent directement le « je », alors que les vers 7 et 8 se tournent plutôt vers Hélène. De nouveau, les deux protagonistes sont placés en regard ; le poète – compte ses « peine[s] », tandis qu'Hélène accumule les signes d’indifférence à son égard... Le « compte » adressé par Hélène au poète n'est pas celui qu'il attendait...

De manière remarquable, les vers 7 et 8, consacrés pourtant aux réponses d’Hélène, ne comportent aucun pronom ni déterminant de deuxième personne. Dans le premier quatrain, inversement, c’est la première personne, « je », qui s'effaçait dans la première partie de la strophe... « Je » et « tu » ne peuvent cohabiter dans le poème : toute proximité entre les deux instances du poème (2) est rompue : Ronsard est privé d’Hélène, que ses sollicitations font fuir vers des hauteurs encore plus inaccessibles (« d'orgueil toute pleine », v. 8).

Le sizain ne marque aucune rupture ; au contraire, sur le fond l’unité du poème est confirmée. Le champ lexical de la hauteur se poursuit ; à l'« Olympe » (v. 4) font écho la « Deesse » (v. 9), « ton Ciel » (v. 10) et « Jupiter » (v. 13 et 14), et au « Palais de nos Rois » répond « la court ». Le propos est d’ailleurs d’une extrême simplicité : il se fonde sur l’opposition entre le haut et le bas, distingués avec la plus grande netteté, grâce à l'opposition binaire :

 Pour monter en ton Ciel je ne suis pas un Dieu

et surtout au dernier vers :

 Les hommes sont en terre, & Jupiter aux Cieux

Les rimes renforcent la cohésion du message, grâce aux échos entre « très-haut lieu » et « Dieu » (v. 9-10), et entre « devotieux » et « Cieux » ; de même, du vers 9 au vers 12, presque chaque hémistiche s’achève par un mot ou une expression visant la hauteur (« Deesse », « très-haut lieu », « Ciel », « Dieu », « court », « haut »). Cette hauteur inaccessible ne peut qu'appeler la « prière » (v. 13) – « plainte coutumière » (v. 11) – du « cœur dévotieux » (v. 12), seul langage capable d’y atteindre. Tous ces mots, placés à la rime ou à la césure, structurent le sens du sizain, et ajoutent à la distinction du haut et du bas une rencontre de la hauteur et de la prière...

Par sa tonalité le sizain renoue avec la première strophe, et retrouve les accents d'un pétrarquisme mystique, le lieu commun d’un amour de loin, et l'amour spirituel et platonique. L’esprit s’élance cette fois vers le haut :

 T’envoyant jusqu’en haut mon cœur devotieux.
Ainsi les hommes font à Jupiter priere... 

L’opposition entre « je » et « tu », leur coprésence impossible, l’effort et la souffrance (« Je perds à chaque marche, etc. », v. 5-7) et la proximité physique sont transcendés par l'ascension spirituelle. Ainsi, le « je » et le « tu » se retrouvent dans l'élan d'une prière, tout en se situant à des niveaux différents : le poète en bas, du côté des « hommes », et Hélène est en haut, du côté des « Cieux ». Le poème incarne, dans son langage, cet élan du « je » vers le « tu » : les deux quatrains commencent par « je », et chacun des deux tercets commence par une pronom (« tu » au v. 9, « t’ » au v. 12) de deuxième personne.

La forme légère des « sonnets pétrarquizés » et « mignardises d’amour » (expression employées par Ronsard dans sa préface aux quatre premiers livres des Odes) est ainsi relevée, ennoblie par la prière.

Il ne faut pas négliger cependant l’ironie de Ronsard dans son allusion à la « cour » (« Je feray de la court ma plainte coustumiere », v. 11), où « la court » remplace « des degrez » à partir de l’édition de 1584, instillant dans le poème une satire discrète de la cour de Henri III, au moment même où il flatte son goût pour le style religieux.

Un plan de commentaire possible
  1. Les instances du poème : sujet et objet, « je » et « tu » (hiérarchie et dissymétrie)
  2. Genre et forme de la prière : un discours ascensionnel. Cette forme permet au « je » de rencontrer Hélène malgré son « desdain ».
  3. Mais le poème est plus ambigu qu'il n'y paraît : néo-platonisme apparent et « plainte de la cour » y cohabitent. L'« Olympe » est donc à la fois le lieu idéal, et celui où l'amour vrai ne peut s'accomplir. Cette dernière partie peut explorer les phénomènes de dissonance, et tenter d'expliquer la contradiction apparente entre l'élan mystique et la pénible ascension, entre les images spirituelles et les images – plus basses – de l'effort physique.




(1) M. Smith, dans son édition critique (Droz, 1998), cite une phrase de La Porte attestant que l’Olympe est une métaphore du ciel, habituelle chez les poètes.
(2) À titre de comparaison :

« Prenant congé de vous, dont les yeux m’ont donté,
Vous me distes un soir comme passionnee,
Je vous aime, Ronsard, par seule destinee,
Le Ciel à vous aimer force ma volonté. » (II. 12, v. 1-4)