L'écriture a besoin de la vie pour exister, c'est la vie elle-même qui détermine l'action d'écrire. C'est une démarche qui ne saurait se contenter d'obéir à des contraintes littéraires, elle est le résultat d'une éruption de la vie, d'une pression vitale. C'est cette idée qu'illustre María Zambrano dans La Confession, genre littéraire : « On n'écrit certainement pas en fonction de nécessités littéraires, mais par la nécessité qu'a la vie de s'exprimer. » Cette pensée est tout à fait en accord avec le genre de la confession, où écrire reflète un réel besoin. La confession est le chemin que l'on prend pour parvenir à une réappropriation de soi, à un accord avec soi-même ; pour atteindre ce but, l'auteur cherche à retrouver dans le temps de la confession le temps même de la vie. En écrivant ses Confessions, Rousseau exprime cet idéal, par cette formule : « le seul portrait d'homme peint exactement d'après nature et dans toute sa vérité ». Bien loin des nécessités littéraires – contraintes, conventions, bienséances, traditions – ce travail prend la vie comme modèle. Mais il demeure une quête inachevée.
L'écriture est en effet une entreprise particulière, où il ne suffit pas d'une plume et de papier, ou même d'un but conscient pour y parvenir. Rousseau témoigne de cette difficulté dans le troisième livre de ses Confessions : « C'est la nuit dans mon lit, et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau. » La difficulté d'écrire tient au fait que penser et sentir ne font plus qu'un (selon l'étymologie du verbe sentir – sentire, en latin, possédant les deux sens). Sentir ses pensées en soi, physiquement, provoque le geste d'écrire. Les idées « fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations. » Sans cette explosion d'émotion ressentie par Rousseau, à la suite de laquelle « ce grand mouvement s’apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place », il ne saurait écrire. Cette éruption à la fois physique et mentale est celle même de la vie, qui cherche à communiquer et qui parvient à l'auteur dans toute sa complexité, de façon désordonnée. Alors on « jette à la hâte sur le papier quelques mots interrompus », ce qui explique les manuscrits « raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables » comme le dit Rousseau dans le livre VII. L'écriture surgit et progresse de façon aléatoire, dans des moments ou des endroits insolites, sans calcul, sans projet préalable. Ainsi, le septième livre des Confessions a été écrit « après deux ans de silence et de patience ».
La vie s'exprime donc dans la démarche, le processus de l'écriture ; mais elle est palpable aussi dans le résultat, dans le texte écrit, qui a pour ambition d'en fixer les moments chargés d'émotion. Dans Les Confessions, Rousseau cherche à retrouver le temps de la vie : le temps de la confession est le temps humain vécu sur le mode du retour. « Moments précieux et si regrettés ! ah ! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir. », écrit Rousseau dans le livre VI. Le texte permet de rendre la vie aux instants vécus dans le passé : « les rappeler, c'est en retrouver l'amertume. » Ainsi Rousseau cherche à retrouver la figure maternelle, au bénéfice d'une confusion entre Mme de Warens – que Jean-Jacques appelle « Maman » – et la mère disparue : écrire naît du désir d'un contact retrouvé avec elle, du désir de revenir à l'expérience initiale. La quête de la mère est présente dans ses lectures de jeunesse, qui proviennent de la bibliothèque maternelle, puis de celle du père ; elle est également présente dans l'évocation de l'onanisme, qui est le moyen pour lui de retrouver la femme par le biais de la rêverie. Le temps des confessions, enfin, est le moment ultime où il peut encore la faire renaître par l'imagination.
Cette recherche, fatalement incomplète, montre à la fois que, dans Les Confessions, l'écriture va plus loin qu'une simple entreprise littéraire, et à la fois que la pression vitale, la « nécessité qu'a la vie de s'exprimer » (María Zambrano), a besoin de l'écriture pour s'accomplir. Dans l'écriture se retrouve l'émotion comme si le passé se rapprochait du présent : « Je me levais avec le soleil et j'étais heureux ; je me promenais et j'étais heureux ; je voyais Maman et j'étais heureux... » La phrase est répétitive, elle se déroule comme une litanie, tente de ressusciter le bonheur perdu. L'écriture est une action sur le temps, action exigée par la vie.
Si l'écriture d'un ouvrage peut répondre à des « nécessités littéraires » et entretenir avec d'autres œuvres, avec des traditions, des rapports privilégiés, ces nécessités ne peuvent néanmoins suffire à faire naître l'élan créateur. Qui saurait écrire sans avoir jamais vécu ? L'autobiographe va plus loin, il veut écrire sous la dictée de la vie, faire sentir comme un sismographe ses pulsations.
Commentaires
Wahou! Nina est un petit
Wahou! Nina est un petit génie...