St Basile de Césarée à St Grégoire de Nazianze : « C'est une haute montagne... »

St Basile de Césarée, Lettres, n°14 (extrait)
(et ci-dessous, à lire : St Grégoire de Nazianze, lettre V. « Je te respire plus que l'air... »)

Sans attendre son ami Grégoire, qu'il trouve trop hésitant, Basile s’est rendu dans la région du Pont à la recherche d’un lieu où installer une communauté monastique. Dans la lettre II de sa correspondance, il a expliqué ce choix de la solitude, qu’il désigne par l’expression ὁ χωρισμὸς ἀπὸ τοῦ κόσμου παντός (« la retraite loin du monde dans son entier »). Basile emploie aussi le mot ἀναχώρησις (la racine χωρε- se retrouve dans le français « anachorète »).

Il écrit ici à Grégoire, qu'il cherche à attirer dans ce lieu qu'il a trouvé, sur les bords de l’Iris, et où il s'est installé.


Texte grec

Ὄρος γάρ ἐστιν ὑψηλὸν βαθείᾳ ὕλῃ κεκαλυμμένον, ψυχροῖς ὕδασι καὶ διαφανέσιν εἰς τὸ κατ’ ἄρκτον κατάρρυτον. Τούτου ταῖς ὑπωρείαις πεδίον ὕπτιον ὑπεστόρεσται, ταῖς ἐκ τοῦ ὄρους νοτίσι διηνεκῶς πιαινόμενον. Ὕλη δὲ τούτῳ αὐτομάτως περιφυεῖσα ποικίλων καὶ παντοδαπῶν δένδρων μικροῦ δεῖν ἀντὶ ἕρκους αὐτῷ γίνεται, ὡς μικρὰν εἶναι πρὸς τοῦτο καὶ τὴν Καλυψοῦς νῆσον, ἣν δὴ πασῶν πλέον Ὅμηρος εἰς κάλλος θαυμάσας φαῖνεται. Καὶ γὰρ οὐδὲ πολὺ ἀποδεῖ τοῦ νῆσος εἶναι, ἕνεκά γε τοῦ πανταχόθεν ἐρύμασι περιείργεσθαι. Φάραγγες μὲν γὰρ αὐτῷ βαθεῖαι κατὰ δύο μέρη περιερρώγασι· κατὰ πλευρὰν δὲ ἀπὸ κρημνοῦ ὁ ποταμὸς ὑπορρέων τεῖχός ἐστι καὶ αὐτὸς διηνεκὲς καὶ δυσέμβατον· ἐκ δὲ τοῦ θάτερα τεταμένον τὸ ὄρος, δι’ ἀγκώνων μηνοειδῶν ταῖς φάραγξιν ἐπιζευγνύμενον, τὰ βάσιμα τῆς ὑπωρείας ἀποτειχίζει. Μία δέ τις εἴσοδος ἐπ’ αὐτῆς, ἧς ἡμεῖς ἐσμεν κύριοι. Τὴν γε μὴν οἴκησιν αὐχήν τις ἕτερος ὑποδέχεται, ὑψηλόν τινα ἐπὶ τῆς ἄκρας ἀνέχων τένοντα, ὥστε τὸ πεδίον τοῦτο ὑφηπλῶσθαι ταῖς ὄψεσι καὶ ἐκ τοῦ μετεώρου ἐξεῖναι καὶ τὸν ποταμὸν περιρρέοντα καθορᾶν, οὐκ ἐλάττονα τέρψιν, ἔμοιγε δοκεῖν, παρεχόμενον ἢ τοῖς ἐκ τῆς Ἀμφιπόλεως τὸν Στρύμονα καταμανθάνουσιν. Ὃ μὲν γὰρ σχολαίῳ τῷ ῥεύματι περιλιμνάζων, μικροῦ δεῖν καὶ τὸ ποταμὸς εἶναι ὑπὸ τῆς ἡσυχίας ἀφῄρηται· ὃ δὲ ὀξύτατα ὧν ἐγὼ οἶδα ποταμῶν ῥέων, βραχύ τι τῇ γείτονι πέτρᾳ περιτραχύνεται, ὑφ’ ἧς ἀναχεόμενος, εἰς δίνην βαθεῖαν περιειλεῖται, ὄψιν τε ἡδίστην ἐμοὶ καὶ παντὶ θεατῇ παρεχόμενος καὶ χρείαν τοῖς ἐπιχωρίοις αὐταρκεστάτην, ἰχθύων τε πλῆθος ἀμύθητον ταῖς δίναις ἐντρέφων. Τί δεῖ λέγειν τὰς ἐκ τῆς γῆς ἀναπνοὰς ἢ τὰς ἐκ τοῦ ποταμοῦ αὔρας ; Τό γε μὴν τῶν ἀνθῶν πλῆθος ἢ τῶν ᾠδικῶν ὀρνίθων ἄλλος μὲν ἂν τις θαυμάσειεν, ἐμοὶ δὲ οὐ σχολὴ τοῦτοις προσέχειν τὸν νοῦν. Ὃ δὲ μέγιστον ἔχομεν εἰπεῖν τοῦ χωρίου, ὅτι, πρὸς πᾶσαν ὑπάρχον καρπῶν φορὰν ἐπιτήδειον δι’ εὐκαιρίαν τῆς θέσεως, ἥδιστον ἐμοὶ πάντων καρπῶν, τὴν ἡσυχίαν, τρέφει, οὐ μόνον ὅτι τῶν ἀστικῶν θορύβων ἀπήλλακται, ἀλλ’ ὅτι οὐδὲ ὁδίτην τινὰ παραπέμπει πλὴν τῶν κατὰ θήραν ἐπιμιγνυμένων ἡμῖν. Πρὸς γὰρ τοῖς ἄλλοις καὶ θηροτρόφος ἐστίν, οὐχὶ ἄρκτων ἢ λύκων τῶν ὑμετέρων· μὴ γένοιτο· ἀλλ’ ἐλάφων ἀγέλας καὶ αἰγῶν ἀγρίων καὶ λαγῳοὺς βόσκει καὶ εἴ τι τούτοις ὅμοιον.
Traduction

C’est une haute montagne, couverte d’une épaisse forêt, et arrosée, au nord, d’eaux fraîches et claires. Au pied de cette montagne s’étend une plaine inclinée, engraissée continuellement par l'humidité qui suinte de la montagne. Et une forêt sauvage, qui a poussé autour de cette montagne, une forêt composée d’arbres variés, de toutes espèces, lui tient lieu pour ainsi dire de barrière, si bien que même l’île de Calypso, qu’Homère semble avoir admirée plus que toutes pour sa beauté, est petite par rapport à ce lieu. Et de fait, il ne lui manque que peu de chose pour être une île, car de tous côtés elle est entourée de défenses : des ravins profonds la brisent de part et d'autre, et, sur son flanc, dévalant d’un escarpement, le fleuve est un mur, tout aussi permanent et infranchissable ; et la montagne, qui s'étire des deux côtés, rejoit les ravins par des coudes en forme de croissant, interdisant l’accès à ses pieds. Il n’y a qu’un passage pour y accéder, et c'est nous qui en sommes les maîtres. Quant à notre demeure, elle est abritée par une autre gorge, d'où s'élève, tout contre le point culminant, une hauteur, si bien que cette plaine se déploie à la vue et que, d’en haut, il est possible de voir jusqu'au fleuve qui le ceint, ce qui procure un plaisir non moindre, à mon avis du moins, qu’à ceux qui observent, depuis Amphipolis, le Strymon. En effet celui-ci, à cause de son cours paresseux, ressemble à un marais, et cesse presque d’être même un fleuve, du fait de la tranquillité de ses eaux ; le nôtre, en revanche, dépasse par la violence de son cours les fleuves de ma connaissance, et devient quelque peu sauvage au contact du rocher voisin, sous l’action duquel il se répand, et roule autour de lui jusqu'à former un profond tourbillon, offrant une vision exquise à moi comme à tout homme qui la contemple, mais c'est aussi une ressource plus que suffisante pour les habitants du pays, car il nourrit dans ses tourbillons une multitude incroyable de poissons. Pourquoi évoquer les exhalaisons qui sortent de la terre, ou les brises qui viennent du fleuve ? Quant à la multitude de fleurs et celle des oiseaux qui chantent, un autre que moi pourrait s’en étonner, mais moi, je n’ai pas le loisir de prêter attention à ces détails. Le plus grand éloge que nous puissions faire de ce séjour, c’est que, subvenant à toute la production de fruits nécessaire du fait de sa situation favorable, il m’apporte le plus agréable de tous les fruits, la tranquillité, non seulement parce qu’il est exempt des désordres de la vie citadine, mais parce qu’il ne laisse pas même passer un voyageur, hormis ceux qui se mêlent à nous quand nous chassons. Car en plus des autres biens, il nourrit aussi du gibier ; non pas des ours ou des loups comme chez vous – Dieu nous en garde ! – mais il offre une pâture aux troupeaux de cerfs et de chèvres sauvages, ainsi qu'aux lièvres, et aux autres animaux du même genre.



Explication


Basile écrit cette lettre au moment où il réalise enfin son rêve ; ce projet a mûri au cours de sa jeunesse athénienne ; et il le réalise, peu de temps après son retour en Cappadoce, et après un court moment passé dans la capitale de cette province romaine, Césarée (lire ici deux des lettres de Grégoire envoyées à Basile à ce moment-là). Mais c'est aussi, plus largement, un moment fondateur dans la tradition monastique : dans ce lieu — le Yesil Irmak, au bord du fleuve Iris, véritable paradis terrestre si l'on en croit la description qu'il en donne, et aujourd'hui haut lieu touristique de la Turquie, — Basile fonde, avec son frère Grégoire (de Nysse) une communauté, et rédigera, avec Grégoire de Nazianze, le destinataire de cette lettre, une règle monastique.

Pour accéder à l'existence contemplative, le choix du lieu apparaît comme essentiel, la beauté de la nature étant le plus sûr chemin vers le Créateur.



Quelques vues du Yesil Irmak - un lieu aujourd'hui beaucoup moins isolé et solitaire qu'au temps de Basile de Césarée...

Un paradis terrestre


Par une magistrale ecphrasis (description littéraire qui rappelle une œuvre d'art plastique, DITL), Basile peint un lieu idyllique ; la montagne apparaît, grâce à l'écriture, comme l'endroit idéal pour réaliser le rêve que les deux camarades d'études avaient conçu naguère, et que Grégoire avait reproché à son ami d'oublier trop facilement au milieu des marbres de Césarée, et dans l'agitation de la vie citadine.

Pourtant, dès le début de sa correspondance (lettre II), Basile se montre très attaché à cet idéal cénobitique, qu'il oppose, justement, au monde des villes. Aux villes humaines, il oppose un autre type de communauté, dont il a pu trouver l'exemple chez les moines égyptiens ; Eustache de Sébaste, qu'a rencontré Basile, est leur disciple.

La contemplation de la beauté de la Création est une propédeutique à la contemplation des vérités théologiques : dans les Homélies sur l'Hexaemeron, Basile développera sa pensée sur la création ; mais cette pensée est en germe dans la lettre que nous lisons. Voyons les éléments constitutifs de cette beauté ; sur son isolement et sur l'altitude de la montagne, nous reviendrons un peu plus loin.

Trois des quatre éléments constitutifs de la matière s'accordent dans la description : des eaux fraîches et limpides (ψυχροῖς ὕδασι καὶ διαφανέσιν) ; une terre fertile, arrosée par l'eau qui vient de la montagne (πεδίον... ταῖς ἐκ τοῦ ὄρους νοτίσι διηνεκῶς πιαινόμενον) ; et l'air, évoqué de manière très allusive, au moyen d'une question oratoire (Τί δεῖ λέγειν τὰς ἐκ τῆς γῆς ἀναπνοὰς ἢ τὰς ἐκ τοῦ ποταμοῦ αὔρας ;), pour parfaire son tableau. Ces éléments se retrouvent et s'accordent dans une parfaite harmonie ; il n'en manque qu'un, dont l'absence est significative, car elle suscite une attente : c'est le feu, celui du foyer, celui des hommes, dans ce lieu hospitalier qui semble avoir été créé pour accueillir les fidèles du Christ.

L'eau occupe une place particulière dans la présentation des lieux. C'est elle qu'évoque Basile en tout premier ; c'est à elle, également, qu'il associe le mot τέρψις, « plaisir ». Il développe avec enthousiasme, dans une longue phrase, la description du fleuve, en qualifiant par un superlatif la vivacité de son cours (ὀξύτατα, « le plus vivement »). Au contact de la dureté de la pierre, l'eau devient sauvage ; dans le verbe περιτραχύνεται, le sème de la violence est associé au préverbe περι-, qui indique une rotation et qui sera repris en écho par περιειλεῖται, « il s'enroule ». La vivacité de ce courant tourbillonnant est à la source du plaisir particulier qu'il procure à la vue (ὄψιν ἡδίστην, « une vue magnifique », nouveau superlatif). Mais ce tourbillon ne satisfait pas seulement la vue : les habitants y pêchent en effet des poissons en grand nombre, et cette ressource (χρείαν...) est qualifiée d'« amplement suffisante », αὐταρκεστάτην (dernier superlatif). À la fois agréables à l'œil du contemplateur, et utiles à la subsistance des habitants, les δίναι (tourbillons) remplissent par rapport à la montagne une fonction métonymique, mais sont aussi l'emblème de l'ecphrasis, source à la fois de beauté et de profit spirituel.


Ce lieu naturel n'est pas un lieu créé par l'homme : c'est un lieu sauvage. La nature est aussi variée que les arbres qu'elle produit (ποικίλων καὶ παντοδαπῶν δένδρων, « des arbres variés et de toutes espèces »), source de profusion, que les nombreux pluriels expriments (ὕδασι « des eaux », ταῖς νοτίσι « les écoulements », ἰχθύων τε πλῆθος « la multitude des poissons », les « souffles » ἀναπνοάς et les « brises » αὔρας, mais aussi « la multitude des fleurs des oiseaux », τῶν ἀνθῶν πλῆθος, à propos desquels Basile emploie de nouveau le mot πλῆθος) ; ce sont aussi les pluriels qui désignent les diverses sortes de gibier (ἐλάφων ἀγέλας καὶ αἰγῶν ἀγρίων καὶ λαγῳοὺς). La nature semble s'être développée d'elle-même, à l'image de la forêt qui entoure la montagne : ὕλη... τούτῳ αὐτομάτως περιφυεῖσα, « une forêt qui a poussé d'elle-même, tout autour ». Ce lieu est un lieu parfait, et qui pourtant ne doit rien à la main de l'homme. Basile ne songe pas à expliquer ce mystère : à aucun moment Dieu n'est nommé ; il ne s'agit, pour le moment, que de s'émerveiller au spectacle de l'inépuisable jardin de Dieu.

Clôture et hauteur


La beauté du tableau résulte de la rencontre des contraires : du haut et du bas, de l'agitation et de la tranquillité, du silence et du bruit, de l'un et du multiple. À la multiplicité foisonnante des créatures s'oppose, par contraste, l'unité surplombante de la montagne. Lieu « unique » dans tous les sens du terme, la montagne est un lieu de solitude pour les moines qui l'occupent, qui cherchent la tranquillité (τὴν ἡσυχίαν), et qui en contrôlent l'unique accès (μία... τις εἴσοδος). Basile compare cette montagne isolée à l'île de Calypso, Ogygie, le « nombril de la mer » (ὀμφαλός... θαλάσσης selon Athéna, dans l'Odyssée, I. 50) ; il fait implicitement référence aux vers 59 à 74 du chant V de l'Odyssée, qui décrivent plus particulièrement les jardins de Calypso, vus par les yeux d'Hermès, qui vient demander à Calypso de laisser repartir Ulysse. Le contexte n'est pas anodin : c'est celui où la déesse va devoir renoncer à son amour pour un mortel. Mais la description homérique mérite aussi le détour : on y trouve une multiplicité d'arbres (aunes, peupliers, cyprès) et, en effet, d'oiseaux, mais aussi quatre sources (comme les quatre bras du fleuve dans l'Eden : Genèse, II.10), qui engraissent les « molles prairies » (λειμῶνες μαλακοί) à l'entour.

Néanmoins, ce n'est pas sur ces points que Basile fonde sa comparaison entre sa montagne et l'île d'Ogygie : le caractère insulaire de cette éminence tient à des propriétés tout à fait étrangères à l'île de Calypso... Les points communs qui paraîtraient évidents à un lecteur de l'Odyssée, restent donc ici implicites. Basile préfère présenter les défenses naturelles dont jouit son refuge : la forêt est une « clôture » (ἕρκος) ; les ravins, la cascade et les versants sont autant de remparts et de murs (ἐρύμασι, et τεῖχός dont la racine τεῖχ- est reprise par ἀποτειχίζει). La montagne n'est donc pas un simple résumé de la nature : c'est un lieu clos - clôture suggérée, de façon insistante, par le préfixe περι- (περιφυεῖσα, περιείργεσθαι, περιερρώγασι, περιρρέοντα, περιλιμνάζων, mais aussi dans les verbes περιτραχύνεται et περιειλεῖται qui reprennent de façon métonymique, à propos du fleuve, le mouvement d'encerclement). L'espace décrit est un espace délimité, circonscrit. La montagne de Basile apparaît ainsi comme un haut lieu (au sens propre et au sens figuré) de la vie cénobitique.

Employé à trois reprises, pour qualifier tour à tour la forêt, les ravins, et les tourbillons de la rivière, l'adjectif βαθύς, « profond », est une des clés de cette description : si le lieu favorise la vie chrétienne, c'est parce que la nature s'y déploie selon un axe vertical. Les préverbes κατα-, ὑπο-, ἀνα- et ὑπ- tantôt jettent un regard surplombant (κατάρρυτον ; ὑπωρείαις... ὕπτιον ὑπεστόρεσται ; κατὰ πλευρὰν... ὑπορρέων, ὑπωρείας, ὑφηπλῶσθαι, καθορᾶν, καταμανθάνουσιν), tantôt lèvent les yeux (ὑψηλὸν deux fois ; ἀνέχων). Le regard surplombant (μετέωρος), majoritaire dans les verbes de perception, élève l'esprit vers les sommets (τῆς ἄκρας, ὑψηλόν τινα... τένοντα), et donne de l'existence monastique une image exigeante, ascétique, tout en étant une source inépuisable de plaisir, τέρψιν. La relation entre les avantages physiques, naturels, de ce lieu, et ses avantages spirituels, est explicitement établie par le jeu sur le mot καρπῶν « fruits » ; mais d'autres liens peuvent être établis, même s'ils ne sont pas explicites ; ils reposent sur des réminiscences scripturaires, dont nous donnerons quelques exemples plus bas.


En fin de compte, la beauté (κάλλος) du lieu provient de la coexistence spectaculaire de l'Un (immobile, presque inaccessible) et de la pluralité mouvante et proliférante de la vie qui l'entoure. La tranquillité (ἡσυχία) émerge donc au cœur même de la profusion, dont elle est la source - au sens littéral : car c'est par l'eau qu'elle déverse qu'elle nourrit toute la nature autour d'elle, plaine (πεδίον), forêt (ὕλη), poissons (ἰχθύων), fleurs (ἀνθῶν), fruits (καρπῶν) et oiseaux (ὀρνίθων). La montagne est à l'image du créateur, dispensateur de vie ; mais elle est aussi à l'image de l'Eden.

Un lieu naturel, et des « lieux » scripturaires


Pour séduire Grégoire et l'amener à le rejoindre dans son asile de travail et de prière, Basile recourt à des comparaisons, avec l'Odyssée par exemple, ou avec un paysage plus familier, celui du Strymon, vu depuis Amphipolis, en Macédoine orientale, où les deux compagnons ont pu se rendre en voyage lorsqu'ils effectuaient leurs études en Grèce.

Mais ce sont — même s'ils ne sont pas explicités — les souvenirs de la Bible qui donnent à l'ecphrasis une dimension symbolique. La montagne elle-même est par excellence le lieu où Dieu se révèle aux prophètes, en particulier à Moïse. C'est la montagne sacrée de l'Horeb où la voix de Dieu sort du buisson ardent et envoie Moïse libérer le peuple d'Israël captif des Égyptiens (Exode, III) - montagne où, dans le cantique chanté par Moïse après la traversée de la Mer Rouge, le prophète invite son peuple à s'installer (Exode, XV.17) ; mais c'est aussi, bien sûr, la montagne du Sinaï, où monte Moïse (Exode, XIX.2) et où Dieu, lui, descend (idem, XIX.20). La montagne du Sinaï est sacrée, donc délimitée (avec, dans la version grecque de la Bible, la Septante, un jeu de mots : ἀφόρισαι τὸ ὄρος, « que la montagne soir délimitée »). Cette « montagne de Dieu » (ὄρος τοῦ θεοῦ) est celle où Dieu, à deux reprises, donne à Moïse les tables de la loi (Exode, XXIV.12 et XXXIX.1), et où « le Seigneur demeurera toujours », d'après le psaume LXVII.17 (numérotation de la Septante). Mais le mot ὄρος désigne aussi la colline où se trouve le sanctuaire de Jérusalem, la montagne de Sion (dans les Maccabées par exemple).


Dans la Bible, l'eau est signe de bénédiction divine ; cette bénédiction est une pluie ou une rosée qui désaltère l'âme assoiffée ; mais l'eau est aussi, dans les livres sapientiaux, symbole de sagesse. Dans l'évangile de Jean, le Christ, le Christ se présente comme l'eau de la vie éternelle. Dans son récent ouvrage L'Initiation chrétienne et la Bible (Ier-VIe siècles) (Livre de poche, coll. Références), Martine Dulaey a montré que ce thème était fondamental dans la foi et l'iconographie des premiers chrétiens. Il trouve sa source essentiellement dans le livre de L'Exode ; or la vie de Moïse irrigue la spiritualité chrétienne des pères cappadociens. À la fin de sa vie, Grégoire de Nysse, le frère de Basile, consacrera un de ses plus beaux ouvrages à ce sujet, et fera de la vie de Moïse le socle de sa théologie mystique.

La traversée du désert par le peuple d'Israël est marquée par la soif ; Moïse doit à plusieurs reprises trouver de l'eau, et pour ce faire accomplit des miracles. Le plus fameux d'entre eux est celui du chapitre XVII, où Moïse fait jaillir l'eau d'un rocher, en Horeb. Cette eau sera souvent interprétée comme l'eau du baptême, qui étanche la soif spirituelle. L'image du rocher est présente elle aussi dans la lettre de Grégoire : τῇ γείτονι πέτρᾳ, « le rocher voisin », au contact duquel le fleuve devient puissant et sauvage. Or le rocher dont Moïse tire une source préfigure le Christ (M. Dulaey, op. cit., p. 115-119) ; mais c'est aussi la pierre sur laquelle Jésus veut bâtir son Église (Matthieu, XVI. 18 ; lire aussi la parabole de Matthieu VII.24).

Les poissons sont « muets », comme il est d'usage de les désigner dans la littérature grecque païenne ; mais les poissons sont aussi ceux que prennent, en grand nombre, les disciples de Jésus dans la mer de Tibériade (Jean XXI. 6), ou ceux de la parabole de Matthieu (XIII. 47-50), qui représentent les âmes sauvées par les filets des pécheurs (lire aussi Luc V. 1-11, et Jean XXI. 13). Le poisson symbolise aussi, depuis les premiers chrétiens, le Christ, en raison des lettres qui constituent le mot ἰχθύς et qui sont les initiales de l'expression « Jésus Christ Fils de Dieu, Sauveur ».


Cette « richesse de sens » (M. Dulaey) est donc aussi celle des cinq sens ; en frappant les yeux du corps, le spectacle de la nature conduit à l'idée du Créateur.



Au terme de cette description, c'est le plaisir, τέρψις, qui l'emporte ; par un art consommé de la rhétorique, Basile tente de susciter une ὄψις ἡδίστη, « une vision très agréable ». Il dessine un espace spirituel, un lieu mental où son ami Grégoire puisse le rejoindre en pensée avant de le rejoindre physiquement. Cette stratégie rhétorique s'avèrera en partie efficace : Grégoire rejoindra son ami dans son asile du Pont, mais il n'y trouvera pas, toutefois, l'équivalent du paradis que lui avait présenté Basile. Cette description révèlera alors ce qu'elle est au fond : un dispositif littéraire, mais surtout spirituel, plein de charmes certes, mais aussi plein de promesses pour l'homme qui est prêt à regarder la nature avec les yeux de l'âme.

C'est, finalement, cet écart entre le désir et la réalité que les lettres de saint Grégoire souligneront avec humour.



St Grégoire de Nazianze, Lettres, n°5





Grégoire a fini par rejoindre Basile, malgré ses réticences. Mais ne s’y est pas fixé, ne voulant pas délaisser ses parents. À son retour, il lui écrit trois lettres qui évoquent son séjour dans ce lieu sauvage...

La première lettre (n° IV dans sa correspondance) tourne en dérision la description qu’a écrite Basile. Ce lieu est tellement sauvage, la montagne est tellement abrupte, que ses habitants y sont « enfermés » (συγκλείσθε), que l’air et le soleil leur sont « mesurés » (τόν τε μετρούμενον ἀέρα καὶ τὸν ποθούμενον ἥλιον - comme à la ville !). Voilà Basile et ses compagnons comparables aux Cimmériens (Κιμμέριοι), ce peuple qui, dans l’Odyssée, vit à proximité des enfers, dans l’obscurité totale, justement dans la région où s’est installé Basile !

Grégoire mêle les références à Homère et à la Bible, qui se conjuguent pour suggérer des images frappantes : l’image du « Sinaï » désertique convient mieux que celle de l’« Eden », et le fleuve Iris, comparé par Basile au Strymon, ressemble davantage aux « Cataractes » et aux « Catadoupes » (αἱ Καταράκται καὶ οἱ Κατάδουπαι — cette fois, c’est d’Hérodote qui s’inspire Grégoire), qui couvrent les psaumes des ermites par le bruit qu’ils font !

Les courbes « en forme de croissant », qui offraient à la montagne, selon Basile, une défense naturelle, « étranglent » (ἀπαγχονίζοντας) en réalité la montagne ; et la communauté de Basile vit comme Tantale (menacé par la chute d’un rocher), et non comme les « Bienheureux » d’Homère...

Cette lettre pleine d’humour – et de références littéraires – s’achève pas une réflexion architextuelle : ce texte, trop long pour une lettre, fournirait la matière d’une comédie (Ταῦτα μακρότερα μὲν ἴσως ἢ κατ’ ἐπιστολήν, ἐλάττω δὲ κωμῳδίας) !


À la fin de sa lettre, Grégoire précise que sa lettre était une « plaisanterie » (παιδία) ; et il annonce une deuxième lettre sur ce sujet. Dans celle-ci, la parodie de l'Odyssée se précise, et s'affiche dès les première lignes, pour peindre les conditions de vie extrêmes que Grégoire a subies...





Lettre de Grégoire à Basile (lettre V, texte intégral)



Texte grec

Ἐπειδὴ φέρεις μετρίως τὴν παιδιάν, καὶ τὰ ἐξῆς προσθήσομεν. Ἐξ Ὁμήρου δὲ τὸ προοίμιον·

« Ἀλλ’ ἄγε δὴ μετάβηθι καὶ τὸν ἕσο κόσμον ἄεισον »,

τὴν ἄστεγον σκέπην καὶ ἄθυρον, τὴν ἄπυρον ἑστίαν καὶ ἄκαπνον, τοὺς πυρὶ ξηραινομένους τοίχους, ἵνα μὴ ταῖς τοῦ πηλοῦ ῥανίσι βαλλώμεθα, – Ταντάλειοί τινες καὶ κατάκριτοι, διψῶντες ἐν ὕδασι, – τὴν ἐλεεινὴν ἐκείνην καὶ ἄτροφον πανδαισίαν ἐφ’ἣν ἀπὸ Καππαδοκίας ἐκλήθημεν, οὐχ ὡς Λωτοφάγων πενίαν ἀλλ’ ὡς Ἀλκινόου τράπεζαν, ἡμεῖς οἱ νέοι ναυαγοί τε καὶ τλήμονες. Μέμνημαι γὰρ τῶν ἄρτων ἐκείνων καὶ τῶν ζωμῶν (οὕτω γὰρ ὠνομάζοντο), ἀλλὰ καὶ μενμήσομαι καὶ τῶν περιολισθαινόντων τοῖς βλωμοῖς ὀδόντων, εἶτα ἐνισχομένων καὶ ἀνελκομένων ὥσπερ ἐκ τέλματος. Αὐτὸς ταῦτα τραγῳδήσεις ὑψηλότερον, ἐκ τῶν οἰκείων παθῶν ἔχων τὸ μεγαλόφωνον· ὧν εἰ μὴ ταχέως ἡμᾶς ἡ μεγάλη καὶ πτωχοτρόφος ὄντως ἐρρύσατο – τὴν σὴν λέγω μητέρα – ὥσπερ λιμὴν ἐν καιρῷ φανεῖσα χειμαζομένοις, πάλαι ἂν ἦμεν νεκροί, πίστεως ποντικῆς οὐκ ἐπαινούμενοι μᾶλλον ἢ ἐλεούμενοι. Πῶς παρέλθω τοὺς ἀκήπους κήπους ἐκείνους καὶ ἀλαχάνους, καὶ τὴν Αὐγείου κόπρον ἐκ τῆς οἰκίας ἐκκαθαιρομένην, ᾗ τούτους ἀνεπληρώσαμεν, ἡνίκα τὴν γεωφόρον ἅμαξαν εἵλκομεν, ἐγώ τε ὁ βοτρύων καὶ ὁ λαμυρὸς σύ, τοῖς αὐχέσι τούτοις καὶ ταῖς χερσὶ ταύταις, αἳ τῶν πόνων ἔτι τὰ ἴχνη φέρουσιν, – ὦ γῆ καὶ ἥλιε καὶ ἀὴρ καὶ ἀρετή, τραγωδήσω γάρ τι μικρόν, – οὐχ ἵνα τὸν Ἑλλήσποντον ζεύξωμεν, ἀλλ’ ἵνα τὸν κρημνὸν ὁμαλίσωμεν. Τούτοις εἰ μὲν οὐδὲν ἀχθεσθήσῃ λεγομένοις, πάντως οὐδ’ ἡμεῖς· εἰ δὲ ἀχθεσθήσῃ, πόσον γενομένοις ἠμεῖς· καὶ τὰ πλείω παρήσομεν, αἰδοῖ τῶν ἄλλων, ὧν πολλῶν ἀπελαύομεν.

Traduction

Puisque tu prends comme il faut la plaisanterie, nous allons y ajouter la suite. Le préambule s'inspire d’Homère :

« Allons, poursuis et chante la beauté de l'intérieur »...

... l’abri sans toit et sans porte, le foyer sans feu et sans fumée, les murs asséchés par le feu pour nous préserver des ruissellements de boue – fils de Tantale, condamnés, assoiffés au milieu des eaux ! – ; ce pitoyable et maigre festin pour lequel nous fûmes convié, depuis la Cappadoce, annoncé non comme une soupe de Lotophages, mais comme une tablée d’Alcinoos – nous, naufragé du présent, infortuné ! Je me souviens, en effet, de ces pains et de ces bouillons (c’est ainsi qu’on les nommait), mais je me souviendrai aussi de nos dents glissant sur les quignons de pain, puis s’y coinçant, et s’en retirant comme d'un mortier ! Toi, tu prendras cela sur le ton de la tragédie, avec fierté, tirant de tes propres épreuves de quoi enfler ta voix ; mais si cette grande dame, cette authentique nourrice des pauvres, – je veux parler de ta mère – ne nous avait pas tiré rapidement de ces épreuves, comme un port apparu opportunément au cœur de l’orage, nous serions mort depuis longtemps, et notre foi pontique nous vaudrait moins d'éloges que de pitié ! Comment passer sous silence ces jardins, sans jardins; et sans légumes, et le fumier d’Augias chassé de la demeure, dont nous couvrîmes ces jardins ? C'est alors que nous tirions le chariot plein de terre, moi, le vendangeur, et toi, le plaisantin, avec les nuques que voilà, avec les mains que voici, qui portent encore les traces de nos peines – ô Terre, Soleil, Air, Vaillance (je vais prendre le ton d'un tragédien) – non pas pour rejoindre l’Hellespont, mais pour niveler le fossé ! Si tu ne reçois aucune blessure de nos paroles, nous n'en aurons aucune non plus ; mais si tu es blessé, combien le sommes-nous, nous-même, par la réalité ! Et nous passerons l'essentiel sous silence, par égard pour les nombreux autres avantages dont nous avons joui.



Ces deux lettres pleines d'humour sont suivies d'une troisième, plus sérieuse : ἃ μὲν πρότερον ἐπεστέλλομεν περὶ τῆς ποντικῆς διατριβῆς παιζόντων ἦν, οὐ σπουδαζόντων : « Ce que je t'ai écrit précédemment au sujet de notre existence pontique (i.e. dans la région du Pont) n'était que plaisanterie, ce n'était pas sérieux »). Cette fois, Grégoire laisse parler son cœur, et éclater sa nostalgie pour les jours passés en compagnie de son ami, malgré les peines de la vie quotidienne : ἐπειδὴ τὸ ἑκούσιον λυπηρὸν τοῦ ἀκουσιου τερπνοῦ τιμιώτερον (« car la souffrance volontaire est plus précieuse que le plaisir éprouvé malgré soi »). Les notions mêmes de plaisir et de douleur en sortent bouleversées : Τίς δώσει τὰς ψαλμῳδίας ἐκείνας καὶ τὰς ἀγρυπνίας καὶ τὰς δι’εὐχῆς πρὸς Θεὸν ἐκδημίας καὶ τὴν οἱονεὶ ἄϋλον ζωὴν καὶ ἀσώματον; Τίς ἀδελφῶν συμφυΐαν καὶ συμψυχίαν τῶν ὑπὸ σοῦ θεουμένων καὶ ὑψουμένων; (« Qui me donnera ces psalmodies, ces veillées, ces voyages vers Dieu au moyen de la prière, et cette vie pour ainsi dire indépendante de la matière et du corps ? »). Grégoire regrette jusqu'aux travaux dont il avait fait un tableau si pénible...


À la fin de cette lettre, où Grégoire se place sous la direction spirituelle de Basile, l'émotion est tangible. Ἀλλά μοι καὶ πάρεσο καὶ σύμπνει καὶ συνεργάζου τὴν ἀρετήν, καὶ ἥν ποτε συνελέξαμεν ὠφέλειαν συντήρει διὰ τῶν προσευχῶν, ἵνα μὴ κατὰ μικρὸν ὥσπερ σκιὰ λυθῶμεν, κλινούσης ἡμέρας. Ὡς ἔγωγέ σε πνέω μᾶλλον ἢ τὸν ἀέρα· καὶ τοῦτο ζῶ μόνον, ὃ μετὰ σοῦ γίνομαι, ἢ παρών, ἢ ἀπὼν τοῖς ἰνδάλμασι. « Assiste-moi, unis tes sentiments aux miens, aide-moi sur le chemin de la vertu, et le gain que nous avons acquis naguère, conserve-le par tes prières, pour que nous ne soyons pas dissous petit à petit comme une ombre à la tombée du jour. Car moi, c'est toi que je respire, plus que l'air ; et je ne vis que dans la mesure où je suis avec toi, soit par la présence, soit, dans l'absence, par l'imagination. »




© François Gadeyne.