Elle obéit à une même esthétique, que l’on pourrait définir de vision « par un soupirail » : vision indirecte, lumière obscure, regard sur les profondeurs du mal au cœur du réel.
Enfin, les prestiges de la parole – conversation ou récit – sont au cœur de chaque nouvelle, et s’expriment dans Le Dessous de cartes avec une singulière virtuosité.
1. Le début du récit (« J’étais, un soir de l’été dernier, chez la baronne de Mascranny […] y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux. »
Les enjeux historiques sont consubstantiels à la nouvelle elle-même, comme l’atteste la référence à Coblentz, ville d’Allemagne où se réfugièrent de nombreux aristocrates chassés par la Révolution. Car la césure essentielle est bien là : au monde d’avant la Révolution s’oppose la modernité du « dix-neuvième siècle » matérialiste et républicain.
Cette césure temporelle engendre une césure entre le monde aristocratique et le reste du monde, césure sociale, idéologique, mais aussi géographique, certains territoires de la noblesse parvenant encore à exclure les roturiers, les bourgeois.
Parmi ces territoires, il y a le salon de la baronne de Mascranny, transposition dans la fiction de la figure de Mme de Maistre, dont Barbey d’Aurevilly fréquentait le salon.
La césure entre noblesse et bourgeoisie, entre passé et présent, correspond également à une césure entre deux langages : « on ne carre de phrases » dans le salon de madame de Mascranny. À la phrase que l’on « carre », c’est-à-dire que l’on développe, s’oppose le « monosyllabe », c’est-à-dire la forme la plus pointue du langage aristocratique, qui correspond au langage de l’épée ; le style d’un La Rochefoucauld par exemple. À ce langage s’opposent « l’article du journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée, au dix-neuvième siècle ».
Ainsi, au langage du présent s’oppose le langage du passé ; au style bourgeois s’oppose le style aristocratique ; au monologue s’oppose le monosyllabe… Ce système d’oppositions touche le langage comme manifestation des mœurs ; or, le langage de la noblesse contraste avec celui du dix-neuvième siècle, expression des « mœurs utilitaires et occupées de notre temps ».
Enfin, aux oppositions tranchées, binaires, entre deux langages et entre deux morales, s’ajoute l’opposition ultime entre esprit et intelligence : « Est-ce que dernièrement, l'Esprit ne s'est pas changé en une bête à prétention qu'on appelle l'Intelligence ? » À la rationalité moderne s’oppose une vision de la réalité que, par le choix de ces personnages et de ce milieu opaque, de cette noblesse crépusculaire, Barbey cherche à promouvoir dans ses récits. Il joue explicitement sur deux des acceptions du mot « esprit » : d’une part, une faculté humaine – vivacité de pensée et de paroles, qui brille en société – et, d’autre part, un être incorporel, principe immatériel, venu de Dieu ou de Satan. Par sa richesse sémantique, le mot « esprit » à lui seul fait entrer dans le récit cette part d’inconnu qui dématérialise le langage, qui fait que les personnages sont des âmes (« quelques âmes vives – j’en pouvais compter trois ou quatre dans ce salon – se tenaient en silence… », p. 173), et que dans leur silence leur rêves se corporisent, « ce qui est aussi difficile que de spiritualiser ses sensations » (ibid.) ; dès la première phrase, la baronne de Mascranny est présentée comme « une des femmes de Paris qui aiment le plus l'esprit comme on en avait autrefois »… « Avec l’esprit et les manières de son nom… », dit un peu plus bas le narrateur de ce personnage qui fait de son salon « la dernière gloire de l’esprit français » (c’est moi qui souligne).
La puissance de l’esprit se manifeste dans l’écriture par la puissance du « monosyllabe », c'est-à-dire dans le pouvoir du verbe incisif comme une arme, et non dans les caprices gratuits de l'imagination : à propos de la comtesse de Stasseville, le conteur dira (p. 194) : « L'esprit n'est pas l'imagination. Le sien était si net, si tranchant, si positif, même dans la plaisanterie, qu'il excluait tout naturellement l'idée de caprice. » Sa force est dans sa forme ; elle est verbe, geste, et musique : « chant du cygne » (« C’est là que chaque soir, jusqu’à ce qu’il se taise tout à fait, il chante divinement son chant du cygne. », p. 172), « sonates de conversation » (belle expression tirée des Memoranda, et citée dans l’édition de P. Glaudes, p. 194, note 2).
La description de la comtesse de Stasseville réunira les deux sens du mot esprit, pensée brillante, et présence immatérielle : « L'esprit seul, un esprit brillant, damasquiné et affilé comme une épée, allumait parfois dans ce regard vitrifié les éclairs de ce glaive qui tourne dont parle la Bible. » (p. 191) L’esprit, bien qu’immatériel, est une arme, d’autant plus puissante qu’elle ne s’explique pas, et qu’elle ne s’achète pas. Le narrateur n’en donne d’ailleurs, au début de sa nouvelle, aucun exemple ; il se contente de l’allusion, du commentaire, pour mieux susciter le désir du lecteur, mais aussi parce que cet esprit ne saurait appartenir qu’au cercle réduit qui le possède encore. Dans Le Dessous de cartes, c’est d’abord le langage lui-même qui fait l’objet d’un suspense : qu’est-ce que la suite du récit donnera à entendre ? Quels seront ces « petit[s] geste[s] », ces « simples intonations », ces monosyllabes si puissants, que cet incipit laisse désirer et en même temps redouter ?
Toutefois, le langage de la noblesse n’est pas seulement celui de la conversation ; c’est aussi le jargon de l’héraldique, idiome auquel recourt Barbey dès la première page du Dessous de cartes, pour faire sentir d’emblée l’écart entre le langage du commun, celui du dix-neuvième siècle, et le style aristocratique. C’est bien de poésie qu’il s’agit, s’il est vrai que la fonction poétique est par excellence celle d’un langage réduit à une sublime inutilité – ce qui définit la condition même de la noblesse, sa « beauté inutile », celle de ces filles pauvres « qui n’avaient plus que la couronne fermée de leurs blasons pour toute fortune » (p. 178). Une telle beauté s’accorde avec l'idée parnassienne, celle qu’ont formulée Théophile Gautier, Leconte de Lisle, ou Baudelaire. C’est la beauté des jeunes filles de l’aristocratie, mais c’est aussi la beauté de ces mêmes jeunes filles devenues vieilles, qui « mouraient stoïquement belles et vierges » (p. 178-179) – celle d’Herminie et celle de la comtesse de Stasseville à la fois, donc...
Entre l’idiome aristocratique (« monosyllabe » ou langage de l’héraldique) et le français commun, le récit occupe une frontière. Pour être « lisible » (Barthes), le texte doit être écrit dans le français des lecteurs du dix-neuvième siècle ; pour être profond, il exhume ce parler d’autre fois, qui n’est pas seulement langage – le langage « noblement compliqué » (p. 172) de la race noble – mais esprit.
Cette position du récit à la lisière de deux langages est symbolisée par celle du narrateur, caché « derrière le dos éclatant et velouté de la belle comtesse de Damnaglia » (p. 173-174), au bord, donc, du cercle formé par les hôtes de la baronne de Mascranny.
La suite du récit est occupée par la conversation initiale, dans le salon de madame de Mascranny. Le cadre du récit est donc un intérieur, lieu fermé, réservé à un « cercle » restreint : « On était rangé en cercle et on dessinait, dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une guirlande d'hommes et de femmes » (p. 174). La seule ouverture est celle d'une fenêtre, « croisée ouverte », qui « laissait voir un pan du ciel et le balcon où se tenaient quelques personnes » – ouverture partielle, et vision partielle, comme le récit de l'« étincelant causeur » ; un peu plus loin, l'image du « soupirail » rappellera, par analogie, cette « croisée ouverte » (p. 175).
Qu'en est-t-il du contenu même de la conversation ? Ce contenu peut paraître contradictoire : « on parlait romans » (p. 173), et pourtant il n'est nullement question de littérature (« on n'avait pas le pédantisme d'agiter la question littéraire »), mais seulement de la « vie ». Comme un prologue au récit de l'« étincelant causeur », cette conversation situe la fiction sur le terrain de la réalité, et prépare l'esprit du lecteur au paradoxe le plus frappant des la nouvelle aurevillienne, qui cherche dans les contrées de l'imaginaire une conscience plus aiguë, plus acérée, du réel. « Les plus beaux romans de la vie », dit le causeur, « sont des réalités qu'on a touchées du coude, ou même du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que l'histoire. » (p. 175) Comme la croisée ouverte ou le soupirail, le conteur ouvre son récit sur le réel. Au début de la première partie, quand l'histoire commence, le narrateur premier interrompt le « conteur » par une incise : dans cette histoire, « tout est vrai et réel comme la petite ville où elle s'est passée » (p. 182)... et, après avoir fait le portrait de madame de Stasseville, le conteur conclut ainsi : « Oui, le roman était à cette vie correcte, irréprochable, réglée, moqueuse, froide jusqu'à la maladie [...]. » (p. 205)
Échos entre l’incipit (présentation du cadre du récit, et conversation initiale) et le récit métadiégétique
Barbey d’Aurevilly fait miroiter son texte, comme un diamant : certains de ces échos sont contradictoires, d’autres sont convergents.
2. « Une petite ville... » (p. 177) : une petite ville de province
Le récit qui commence p. 177 (« Et il raconta ce qui va suivre ») est un récit métadiégétique, c'est-à-dire récit au second degré, récit dans le récit.
En décrivant la ville qui servira de cadre à son récit, le conteur trace un nouveau cercle : après celui de la baronne, c'est celui – un peu plus large – d'une ville. Ce « cercle étroit » en contient d'autres, dont celui du marquis de Saint-Albans. Pour un court moment, donc, Barbey élargit le champ du regard, avant de le resserrer de nouveau.
Le premier paragraphe fait écho au début de la nouvelle ; le narrateur second répond au narrateur premier. Il décrit à son tour le cercle étroit de l'aristocratie provinciale, à travers le tableau d'une petite ville, c'est-à-dire Valognes, que Barbey d'Aurevilly connaît bien, pour y avoir lui-même grandi. Le nom de cette petite ville n'est pas cité, mais le narrateur la peint « si ressemblante que quelqu'un, moins discret que lui, venait d'en prononcer le nom » (p. 182). Le lecteur, lui, ne peut entendre ce nom, et le récit ne le lui donne pas ; manière subtile de le mettre à l'écart, de le placer « derrière le dos » de cette noblesse, de l'obliger à deviner, plus qu'à voir, le théâtre de cette histoire. C'est là tout le paradoxe de la fiction : plus elle dissimule, plus elle donne l'illusion d'être vraie.
Ce premier paragraphe est riches en pronoms et déterminants de première personne : il s'agit, d'abord, du narrateur, très présent dans son récit (« J'ai été élevé en province », « Mon père », « Je n'ai, depuis, rien vu de pareil », etc.). Cette présence du narrateur, et le style autobiographique qu'il adopte, le mettent en position de narrateur « homodiégétique » (Genette), c'est-à-dire de témoin. Cette position est capitale : c'est celle de tous les narrateurs dans Les Diaboliques. Mais il y a aussi la première personne du pluriel : mais le « nous » ne regroupe plus, comme au début de la nouvelle, le narrateur premier et le lecteur, hommes du présent : dans l'expression « notre faubourg Saint-Germain », le déterminant « notre » renvoie bien à la noblesse, cercle dont le narrateur principal, dissimulé derrière le dos de la comtesse de Damnaglia, ne fait pas partie. En suivant l'évolution du « nous » au fil du récit, le lecteur traverse donc les frontières de cercles concentriques :
Les superlatifs (« la plus profondément et la plus férocement ») indiquent qu'il ne saurait être possible d'aller plus loin, de trouver fermeture plus rigide, « démarcation » plus « profonde », « épaisse », « infranchissable » (p. 179). L'approche quantitative de la noblesse, indiquée par les chiffres (« trois ou quatre grande villes », « six mille âmes », « cinquante voitures ») met en évidence l'amenuisement dont elle est victime : dans le monde moderne, celui des villes et de l'expansion démographique galopante, l'aristocratie est au bord du néant.
C'est de ce rareté, précisément, que cette noblesse tire sa beauté, son éclat ; et pour décrire cet éclat, Barbey utilise une comparaison avec « un rubis », qui est la première d'une série de pierres précieuses ; viendront la « topaze » (p. 212), l'onyx (l'image de la comtesse de Stasseville est « empreinte dans ma mémoire comme un cachet d'onyx fouillé par un burin profond sur de la cire », p. 204), les « émeraudes » qui sont les yeux de la comtesse de Stasseville (p. 191), et bien sûr son diamant, dont « l'éclat si étrange » rappellera bien sûr celui de ce métaphorique rubis. Non seulement la beauté de ce rubis est inaltérable, mais sa beauté matérielle est aussi une beauté spirituelle, inexplicable ; ces minéraux symbolisent la conception aurevillienne du beau, celle que Les Diaboliques illustrent : la manifestation matérielle de la puissance de l'esprit. Mais plus immédiatement, dans Le Dessous de cartes et dans Les Diaboliques, ils entretiennent avec la femme – ici, principalement, la comtesse de Stasseville – un rapport métonymique ; ils incarnent la dureté d'une féminité caractérisée à la fois par l'éclat de sa beauté (la « réverbération ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui savaient leur beauté inutile », p. 178) et par sa dureté. C'est pourquoi la partie de diamant (p. 208) est le vrai centre de gravité de la nouvelle.
| Remarque : l'éclat du rubis ou du diamant reflète lui-même celui de la conversation, dont l'art culmine dans le « monosyllabe » (p. 172). |
« La noblesse de ce nid de nobles [...] était incompatible comme Dieu » (p. 177) : c'est la première apparition de Dieu dans le récit. Cette comparaison confère à la noblesse une dimension sacrée. La supériorité des nobles sur les bourgeois rappelle celle des dieux sur les titans dans la Théogonie d'Hésiode (« il y avait des cloaques de haine et d'envie, et ces cloaques élevaient souvent leur vapeur et leur bruit d'égout contre ces nobles, qui les avaient entièrement sortis de l'orbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis qu'ils avaient quitté leurs livrées », p. 180) ; les mains de Marmor sont « blanches et bien sculptées, à faire la religion d'une petite-maîtresse qui les aurait eues » (p. 187), lui-même est « le dieu du chelem » (expression qui apparaît à quatre reprises dans la nouvelle), et les parties de whist sont des cérémonies, avec leurs prêtres et leurs vestales... Mais la référence au Dieu chrétien, au Dieu unique, donne à cette supériorité un caractère « incompatible », c'est-à-dire absolu ; elle range également la noblesse du côté des réalités ineffables, au delà de l'Intelligence, et accessibles seulement à l'« esprit », compris au sens sacré du terme. À la mort de la comtesse de Stasseville, « La voix du prêtre s'est brisée contre cette nature impénétrable qui a emporté son secret. » (p. 221)
3. Narrateurs, narrataires, et cercles concentriques du récit
Le premier narrateur est le narrateur « extradiégétique » (Genette), c'est-à-dire littéralement « en dehors du récit » ; c'est celui auquel revient le récit cadre. « J'étais, un soir de l'été dernier, chez la baronne de Mascranny... » (p. 171). Sa fonction est celle de garant (en latin auctor, qui a donné « auteur ») de son propre récit, mais surtout témoin d'un autre récit, celui du « conteur », qu'il a entendu.
Cette double fonction – garant de son récit, et témoin d'un autre récit – confère à la nouvelle toute sa complexité : les doutes que susciteront les récits superposés, dont chacun ajoute une part d'obscurité, ne sauraient être levés, car aucun des deux narrateurs principaux n'est omniscient.
Si le narrateur extradiégétique est anonyme, le narrateur intradiégétique, désigné comme « le narrateur » (p. 177), le « conteur », l'est aussi : le Barbey lui donne un titre, pas un nom (« Si ce n'est pas son nom, voilà son titre ! ») – mais on sait que Barbey lui-même était un « étincelant causeur », aussi se dédouble-t-il en deux narrateurs, en deux voix : la voix neutre du narrateur premier, et la voix séduisante, étincelante, du narrateur second. Ce double anonymat contribue fortement au mystère qui s'attache à l'histoire, le rend plus opaque encore – d'autant que la vie du « conteur » est aussi mystérieuse que celle de Marmor, le héros de son « conte » : « il avait été le héros de plus d'une aventure qu'il n'eût certainement pas, ce soir-là, voulu raconter »... ; en outre, il bénéficie comme lui de superlatifs valorisants (il est « le plus étincelant causeur de ce royaume de la causerie » ; voir plus haut, sur Marmor). Si la voix du premier narrateur reste neutre – sa fonction, pour l'essentiel, est d'aiguiser la curiosité du lecteur –, le second ne le reste pas : les préjugés de l'aristocratie sont pour lui « de sublimes vérités sociales » (p. 177).
Il ressort de cette contruction une relation ambiguë entre parole et vision :
Autant le narrateur extradiégétique est proche de l'écriture, autant le « conteur » intradiégétique frappe par sa maîtrise de l'oralité : « étincelant », il l'est par sa parole, par son regard, et par ses gestes. Le premier se situe en retrait par rapport à une telle supériorité : « Mais pourrai-je rappeler, sans l'affaiblir, ce récit, nuancé par la voix et le geste, et surtout faire ressortir le contrecoup de l'impression qu'il produisit... ? » (p. 177). C'est un nouveau point commun avec Marmor : celui-ci, malgré son laconisme, fait preuve également d'éloquence, une « sinistre éloquence de geste », et l'éloquence de sa voix est, elle, indéfinissable. Successivement, en passant du narrateur premier au le conteur éloquent, et de ce conteur à Karkoël, à ses « hiéroglyphes des geste et de physionomie » (p. 197), le récit s'approche du cœur brûlant de l'éloquence véritable, celle qui, « en quelque petit geste de génie » (p. 172), impressionne, frappe l'imagination, et suggère beaucoup plus qu'elle ne dit.
Dans un cercle comme celui de la baronne de Mascranny, « ils écoutaient tous, dans ce monde où savoir écouter est un charme » (p. 174) ; cette phrase recouvre une situation plus complexe qu'il n'y paraît :
| Cet aspect littéraire du dispositif narratif, fait à la fois d'homogénéité et d'inégalité, confère au récit une part importante de son intérêt, car c'est ce dispositif qui stimule le désir de savoir, la curiosité des narrataires (hôtes de madame de Mascranny, et lecteur).
Mais cet aspect littéraire est à situer également dans une perspective historique : il ne faut pas oublier que Barbey écrit cette nouvelle en 1849, peu après la révolution de 1848 ; cette nouvelle se fait l'écho de l'hésitation de la France entre république et monarchie. Ce sont deux conceptions de l'égalité qui s'affrontent : une égalité démocratique qui est universelle, et une égalité aristocratique, celle des nobles entre eux, « qui ne s'ouvraient qu'à leurs égaux » (p. 180 ; c'est moi qui souligne) ; ainsi, selon la comtesse de Stasseville, « l'égalité, cette chimère des vilains, n'existe vraiment qu'entre nobles » (p. 195). L'écriture même de Barbey d'Aurevilly recèle la coexistence d'un « terrain commun » (entre narrateur et narrataire, entre l'auteur et son public), condition de la lisibilité du texte, et d'une « démarcation infranchissable », condition du mystère, du secret, de la profondeur. |
4. Écouter et voir : scènes et rideaux
Dès le début, l'écriture de la nouvelle donne à voir autant qu'à entendre, elle associe le lisible et le visible : certaines métaphores créent presque subrepticement, entre vision et audition, des liens étroits, par exemple : « L'esprit se contente d'y briller en mots charmants ou profonds » (p. 172) ; l'« intonation » et le « geste » vont de pair (ibid.). L'éloquence n'appartient pas seulement aux mots : elle apparaît aussi dans un regard ou dans un geste. La comparaison avec le théâtre (avec Mlle Mars, ibid.) favorise cette association, une association entretenue par toute la tradition de la narratio, depuis la rhétorique antique (Cicéron, Quintilien).
Mais le récit lui-même donne à voir, et le conteur, par une tableau soigné, suggestif, de la « petite ville » et de ses habitants, compose un lieu propice au déploiement de l'imaginaire.
Or, dans Le Dessous de cartes, la vision est toujours en clair-obscur, elle possède toujours une part d'ombre. Le conteur lui-même n'est pas vraiment visible ; et le narrateur du récit cadre, se cache pour écouter : « Protégé par la discussion, je me glissai sans être vu derrière le dos éclatant et velouté de la belle comtesse de Damnaglia. » (p. 173-174) ; et il entend la conversation « à l'abri des des épaules de la comtesse de Damnaglia » (p. 175), ce qui n'est pas sans conférer à cette position un attrait érotique – attrait que partagent avec elle les autres femmes du récit, la comtesse de Stasseville avant tout. Et « conteur » lui-même est doué de « la simplicité de l'art suprême qui consiste surtout à se bien cacher... » (p. 205)
L'histoire racontée par le brillant causeur, le second narrateur, possède elle-même une part d'ombre : « Ce qui sort de ces drames cachés, étouffés, que j'appellerai presque à transpiration rentrée, est plus sinistre, et d'un effet plus poignant sur l'imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s'était déroulé sous vos yeux. [...] Me trompé-je ? Mais je me figure que l'enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout entier. » (p. 175) Cette vision « par un soupirail » définit l'esthétique de la nouvelle, celle d'une vision indirecte, partielle.
Barbey fait rapporter par son conteur autant de scènes qu'il n'a pas vues que de scènes qu'il a vues : ainsi, s'il a été témoin de la « partie de diamant », la première partie de whist chez le marquis de Saint-Albans lui a été racontée : ici intervient un troisième narrateur. Si la parole donne à voir, elle projette, sur les scènes qu'elle suscite à l'imagination, davantage d'ombre que de lumière. Elle en dit moins pour en suggérer plus : la figure de la litote est sans doute celle qui résume le mieux le style de Barbey dans Les Diaboliques.
La nouvelle progresse ainsi par dévoilements successifs et partiels, comme des rideaux s'ouvrant l'un après l'autre sur d'autres rideaux, laissant en fin de compte la scène ultime – celle d'une intrigue entre Marmor, madame de Stasseville et Herminie – dans l'ombre quasi complète. Ces scènes successives sont, dans l'ordre : le salon de madame de Mascranny, la « petite ville », le salon du marquis de Saint-Albans, et, au plus près du drame caché, « chez Marmor de Karkoël » (p. 210). Chaque scène dissimule une autre scène.
| Le progression du récit
Plutôt que sur des relations de cause à effet (une action en engendre une autre ; un caractère, un sentiment engendre une action), la progression des nouvelles de Barbey d'Aurevilly repose essentiellement sur ce que Barthes appelle le « code herméneutique » (« ensemble d'unités qui ont pour fonction d'articuler, de diverses manières, une question, ses réponses et les accidents variés qui peuvent ou préparer la question, ou retarder la réponse », S/Z), c'est-à-dire sur les éléments d'une énigme à déchiffrer, mais aussi sur le « code symbolique » (signes concrets renvoyant symboliquement à une structure abstraite, ici en particulier l'union du désir et du meurtre), et sur les « sèmes » (signifiés de connotation). Les faits relatés sont autant d'images, qui sont les reflets, les échos, ou l'écume d'un drame profond (par exemple, la pâleur d'Herminie, ou madame de Stasseville jetant sa bague sur la table, ou mâchonnant des résédas...). Cette caractéristique du récit fait des personnages non seulement des acteurs, mais des artistes, maîtres dans la manipulation des signes. Même si le récit progresse en suivant, grosso modo, la chronologie des faits, cette chronologie recouvre une structure plus profonde : celle qui conduit de la perception des signes à leur interprétation. « J'ai deviné, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous les jours ; une de ces sanglantes comédies, comme disait Pascal, mais représentées à huis clos, derrière une toile de manœuvre, le rideau de la vie privée et de l'intimité. » (p. 175). Sur la pensée en clair-obscur de Pascal : cf. « Pascal, la certitude de l'inconstance ». |
5. Parole et silence
À deux reprises le récit est menacé de s'interrompre :
Les sibylles sont des prophétesses, auxquelles on attribuait, dans l'Antiquité, des oracles païens, juifs ou chrétiens ; ces oracles sont réputés pour leur obscurité « sibylline ». Or, dans Le Dessous de cartes, c'est Sibylle elle-même qui est effrayée par l'abîme du récit : « Mais la capricieuse fillette [...] jeta ses yeux noirs et profonds du côté du narrateur, comme si elle se fût penchée sur un abîme. » (p. 176) L'histoire appartient à l'indicible : le crime qu'il relate est innommable (il ne sera d'ailleurs pas nommé, c'est au lecteur de le deviner). « On peut dire souvent du roman ce que Molière disait de la vertu : "Où diable va-t-il se nicher ? » (p. 175) Il est des crimes ineffables comme le sont certaines vertus : le diabolique et le divin sont les deux faces d'une même médaille (« l'enfer, c'est le ciel en creux [...] », p. 203).
Le personnage de Sibylle, par son nom dont la signification est symbolique, et par la frayeur qu'elle ressent, met en évidence le caractère terrifiant du récit, dévoilement d'un mystère ineffable. Mais Sibylle, réduite au silence, disparaissant de la scène (« elle avait disparu », p. 214), rappelle la disparition d'Herminie, peut-être empoisonnée (« j'appris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie de Stasseville », p. 215)... Le lecteur se rappelle, à ce moment, que la jeune sibylle, aux premiers propos du conteur, était « crisp[ée] de terreur comme si l'on eût glissé un aspic entre sa plate poitrine d'enfant et son corset » (p. 176).
Le paradoxe du récit est que, bien qu'indicible – terrible et mystérieux à faire pâlir une sibylle – il est irrésistible : le conteur, auquel Sibylle ne saurait « imposer silence » (p. 176), est « mis en demeure de raconter » (p. 177 ; voir aussi p. 205 : « est-ce ue nous pouvons rester, maintenant, l'attention en l'air, avec une moitié de l'histoire ? », demande la baronne, inquiète à l'idée de ne pas entendre la suite...).
Revenons au narrateur premier. Face au mystère d'une histoire aussi terrible, il ne peut que s'effacer devant le conteur, témoin des faits plus direct que lui. Mais il s'efface devant lui pour une autre raison : la supériorité de l'éloquence orale, celle de la voix et du geste, sur l'éloquence écrite ; la supériorité de la conversation sur la lecture. « Mais pourrai-je rappeler, sans l'affaiblir, ce récit, nuancé par la voix et le geste, et surtout faire ressortir le contrecoup de l'impression qu'il produisit sur toutes les personnes rassemblées dans l'atmosphère sympathique de ce salon ? » (p. 177) Cette précaution, en apparence rhétorique, situe la vérité du récit loin du récit lui-même, dans la réalité, au-delà (ou en-deçà) du soupirail.
| L'écriture aurevillienne, qui prend pour modèle la parole, ramène aux origines archaïques de la parole, à la source du verbe sacré – celui de la sibylle, entre autres –, à ses pouvoirs d'évocation.
Lire, sur les sortilèges de la parole dans la Grèce antique : Marcel Détienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Maspéro, 1967. Nombreuses références à Homère, Hésiode, ou Pindare par exemple. |
6. Descriptions, portraits : la mimesis dans Le Dessous de cartes d'une partie de whist.
Si cette nouvelle est originale, c'est en grande partie du fait de la place singulière que donne Barbey d'Aurevilly aux descriptions, à tel point que ces descriptions font l'action. Ce choix participe de la progression de la nouvelle, indiquée ci-dessus : ce sont les signes qui font avancer le récit, davantage que des causes et des effets ; c'est ce qui distingue le récit de l'histoire.
A. ESPACES
La nouvelle contient une ample description du milieu où évoluent les personnages :
le cadre du récit englobant : le salon de la baronne, p. 171-174 (début du récit). Ce tableau progresse selon un phénomène que l'on pourrait – au prix d'un anachronisme – désigner comme un « zoom » : le narrateur se rapproche progressivement du conteur ; et, sur le plan temporel, il va de « chaque soir » (p. 172) à « ce soir-là » (p. 173), puis au moment précis où le causeur, dans le récit, prend la parole : « Les plus beaux romans de la vie, – disait-il, [...] » (p. 175)
les paroles du « conteur » nous conduisent, après une réflexion abstraite sur le roman et sur la vie (p. 175), au tableau d'une autre ville de province : « une petite ville qu'on reconnaîtra quand j'aurai dit qu'elle est, ou du moins qu'elle était, dans ce temps, la plus profondément et la plus férocement aristocratique de France. » (p. 177) La description de cette « petite ville » occupe la fin de la première partie, c'est-à-dire cinq pages dans l'édition Folio (p. 177-182).
Il ne s'agit pas d'une description physique – celle-ci se réduit à presque rien – mais d'une description « au moral », comme le dit le conteur lui-même, plus loin (p. 193). Il développe longuement, pour commencer l'aspect social (p. 176-180), servant à circonscrire le milieu dans lequel s'inscrit l'histoire : un milieu fermé, aux frontières étanches. Il conclut par le contexte historique : celui des années 1820 (p. 181 : « on était dans une de ces périodes tranquilles, en 182... »), c'est-à-dire la Restauration. De même qu'au tout début de la nouvelle, le narrateur se concentre progressivement (il « zoome ») sur le jeu de whist, occupation essentielle de cette noblesse désœuvrée.
Les dernières lignes de cette première partie décrivent les demoiselles de ce petit monde, physiquement cette fois : « bâillant au dedans à se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de leurs robes, et la folâtre légèreté de leurs pèlerines de blonde et de leurs rubans. » (p. 182) Le « rose » annonce discrètement le surnom que donnera plus loin le conteur à Herminie : « la Rose de Stasseville » (p. 209).
La deuxième partie (p. 182) relance la description en lui donnant à la fois réalisme (« cette histoire où tout est vrai est réel comme la petite ville où elle s'est passée ») et intensité (« la seule chose qui eût, je ne dirai pas la physionomie d'ue passion, mais enfin qui ressemblât à du mouvement, à du désir, à de l'intensité de sensation, [...] c'était le jeu, la dernière passion des âmes usées. ») reprend le thème du jeu de whist. Symboliquement, le premier paragraphe met en place le lien, fondamental pour toute la nouvelle, entre le jeu et l'érotisme.
B. PORTRAITS
Dans ce cadre surviennent coup sur coup deux événements : le retard de Hartford (p. 183-184), et l'entrée en scène de Marmor de Karkoël (p. 185) ; cette irruption d'un nouveau personnage, d'autant plus saisissante que le milieu a été longuement décrit comme fermé, donne toutefois l'occasion d'un nouveau développement descriptif : il s'agit du vaste portrait de Marmor (p. 185-189), qui mêle habilement le regard du conteur et le regard que portent sur lui les autres personnages (« Les jeunes filles ne retournèrent pas seulement la tête par-dessus l'épaule pour le voir. » ; « Regardez, Ernestine, fit-elle à demi-voix, comme cet Écossais donne ! », p. 187) : ainsi le récit progresse uniquement au moyen de la description, c'est-à-dire du regard.
| Description de Marmor : voir cours à la rentrée |
Après avoir longuement décrit Marmor, le narrateur précise qu'il n'a pas été témoin lui-même de sa première apparition chez le marquis de Saint-Albans : « je n'y étais pas ; mais elle m'a été racontée par un de mes parents plus âgé que moi, et qui, joueur comme tous les jeunes gens de cette petite ville où le jeu était l'unique ressource qu'on eût, dans cette famine de toutes les passions, se prit de goût pour le dieu du chelem. » (p. 190) Ici intervient donc un troisième narrateur (« elle m'a été racontée par... »), lui-même fasciné par Marmor. Le désir (fait de curiosité et de fascination) et la narration sont toujours indissociables.
Une annonce proleptique (p. 190) inscrit le portrait de Marmor dans le code herméneutique du récit : « Revue en se retournant et avec des impressions rétrospectives qui ont leur magie, cette soirée, d'une prose commune et si connue, une partie de whist gagnée, prendra des proportions qui pourront peut-être vous étonner. » (p. 190) Les narrataires sont associés au désir – qui fut, avant d'être le leur, celui du conteur – d'en savoir plus. Le portrait de Marmor prend ainsi la forme d'une vaste question.
Le portrait de Marmor est suivi de celui de madame de Stasseville (p. 190-196), qui forme avec celui de Marmor un diptyque ; elle lui est d'ailleurs comparée, p. 194 (« aussi indifférente que Marmor de Karkoël quand il jouait au whist », p. 194). Barbey commence par un procédé analogue à celui qu'il a employé à la fin du portrait de Marmor : la prolepse, c'est-à-dire la projection dans l'avenir du récit (« Il aurait été curieux de surprendre dans cette femme, jugée alors et rejugée un glaçon poli et coupant, si ce qu'on a cru depuis et répété tout bas avec épouvante, a daté de ce moment-là. », p. 190. C'est moi qui souligne).
Comme pour Marmor, le conteur mêle son propre point de vue et celui des autres : les personnages sont toujours situés dans le cercle, qui est aussi un cercle de regards, auquel le conteur participe. Ces regards sont ceux de Mlle Ernestine (« Elle se fût nommée Constance, disait Mlle Ernestine de Beaumont, qui ramassait des épigrammes jusque dans Gibbon, qu'on eût pu l'appeler Constance Chlore. », p. 190), ceux de « l'observateur avisé » (ibid.), de « la société de province » (« La société de province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidité de cette lèvre étroite et meurtrière que le fil d'acier... », p. 191), les femmes (« Les femmes haïssaient cet esprit dans la comtesse du Tremblay... », ibid.), « ses meilleures amies » (p. 192), « ceux qui restent » quand elle voyage (« L'envie de ceux qui restent se venge, à sa façon, du plaisir de ceux qui voyagent. » ; « envie » signifie « jalousie ». L'édition Folio comporte une erreur, en donnant « reste », au singulier), « les gens de province » (p. 196), et enfin la comtesse de Hautcardon (p. 196). Le narrateur fait allusion, de manière plus vague, à « sa réputation » (p. 191), à l'indéfini « on » (« on s'épuisait à l'accuser de froideur », ibid. ; « disait-on », « on raisonnait, on faisait de la science ! », p. 192 ; etc.). Le conteur lui-même est interrompu par un de ses narrataires : le vicomte de Rassy, qui confirme son portrait de la comtesse (p. 192-193) ; l'efficacité du portrait est celle d'une description qui ne doit rien aux caprices de l'imagination, mais tout à l'« esprit » (voir plus haut), c'est-à-dire à la faculté de percer en partie le secret d'un personnage aussi impénétrable que celui de la comtesse de Stasseville. Par une incise, le narrateur premier rend hommage à ce talent du conteur-portraitiste : « l'audacieux conteur, qui ne mettait même pas à ses personnages le demi-masque d'Arlequin » (p. 193). Le portrait n'a donc pas pour fonction de créer une galerie de masques, mais de lever les masques, de dévoiler une vérité. Bien sûr, cette vérité elle-même possède sa part d'ombre : mais ce n'est pas un masque, c'est un mystère, c'est-à-dire quelque chose de plus profond.
Le comparaison et les métaphores, par leur richesse, donnent au personnage une vraie puissance poétique. Les métaphores concernent, pour l'essentiel, des objets : ses lèvres sont « ténues et vibrantes comme la cordelette d'un arc » (p. 190), elles sont un « fil d'acier » (p. 191) ; ses yeux sont « deux étoiles fixes » (ibid. : c'est la fixité qui fait l'originalité de cette comparaison, plutôt que les étoiles), « deux émeraudes » (ibid.), son esprit est « comme une épée » (ibid.), sa vie est aussi réglée qu'un papier à musique (p. 193). Son esprit rend le son de « castagnettes d'ébène ou de tambour de basque », c'est un « couteau » (p. 194) Ces métaphores donnent à voir et imaginer, et en même temps épaississent le mystère du personnage : ainsi, si la comtesse est une eau pure, « Est-ce le fleuve Jaune, ou le fleuve Bleu sur lequel on expose les enfants, en Chine ?... Les eaux, en France, ressemblent un peu à ce fleuve-là. » (p. 193) ; elle est aussi « une eau dormante sous les nénuphars » (p. 195), ce qui contredit en partie la métaphore précédente. Certaines métaphores sont plus discrètes, elles sortent par exemple d'une simple couleur (« sa pâleur teintée de soufre », « la couleur hortensia passé de ses lèvres », p. 190).
Rares sont les métaphores qui renvoient à des être vivants : « larve » et « animaux à sang blanc » (p. 194).
Toutes ces métaphores sont éminemment significatives, et ne sont pas là uniquement pour des raisons décoratives.
D'une part, elles complexifient le personnage, qui semble ainsi exister d'une existence plus (ou autre) qu'humaine. Les références à la Bible (« L'esprit seul, un esprit brillant, damasquiné et affilé comme une épée, allumait parfois dans ce regard vitrifié les éclairs de ce glaive qui tourne dont parle la Bible », p. 191) et à la mythologie, avec le mythe hérodotéen de Polycrate (« Ces deux émeraudes, striées de jaune, enchâssées sous les sourcils blonds et fades de ce front busqué, étaient aussi froides que si on les avait retirées du ventre et du frai du poisson de Polycrate », ibid.) et celui d'Ondine (« ce regard d'Ondine, glauque et moqueur, dont elle regardait toutes choses », p. 195) en font un être hybride, à la fois chrétien et païen, à la fois humain et surhumain. La comtesse est femme, minéral, animal, esprit ; elle est, aussi, texte, selon la dernière métaphore qui la conerne dans cette deuxième partie de la nouvelle : « un manuscrit qu'il aurait été impossible de déchiffrer » (p. 196. C'est moi qui souligne). Aussi la comtesse de Stasseville est-elle l'emblème même du récit : un texte qui se donne à lire, mais dont les caractères sont inconnus ; un peu plus loin, le narrateur mentionne les « hiéroglyphes de geste et de physionomie » de Marmor de Karkoël : « Marmor de Karkcël était indéchiffrable » (p. 197. C'est moi qui souligne). Le parallélisme entre les deux protagonistes culmine sur cette figure de répétition : impossible à déchiffrer / indéchiffrable. Ces êtres appartiennent à la fois à l'histoire et à la mythologie.
D'autre part, la suite de l'histoire donnera sens et consistance à certaines de ces images, celle de l'« épée » ou du « fil de couteau » par exemple.
| Lire l'histoire de Polycrate chez l'historien grec Hérodote (Ve siècle avant J.-C.) : sur le site des Hodoi Elekronikai. |
| Comparer ces deux portraits (celui de Marmor, et celui de Mme de Stasseville) à celui de la Rosalba dans Un Dîner d'athées, p. 275-276 : là encore, Barbey, au lieu d'éclairer le personnage par la description (comme le fait, en général, la description balzacienne), il le rend plus opaque, par une approche plutôt négative (« qu'il y en eût une seule comme cette Rosalba, je ne m'en doutais pas » ; « ni l'âme, ni l'esprit, ni la vanité, ne furent pour quelque chose dans l'espèce de bonheur qu'elle me prodigua ; mais ce bonheur n'eut pas du tout la légèreté d'une fantaisie » ; « Figurez-vous [...] ou plutôt ne vous figurez rien... Il n'y a pas de figures pour exprimer [...] » ; etc.)
Avant même sa description, le narrateur annonce la couleur : « Je ne m'en vais pas vous faire des analyses à la façon des romanciers. » (p. 275) À la différence du roman, fleuve au long cours, qui avance au gré des analyses et des caprices de l'imagination, la nouvelle est un torrent : la vérité s'y révèle brutalement dans toute sa violence, mais aussi son mystère. La nouvelle ne peut donner l'illusion d'un monde lisible, compréhensible et clair, comme peut le faire le roman ; elle sonde au contraire la profondeur de la nuit du monde, et pour cela quelques pages suffisent. C'est la force des formes brèves. |
La troisième partie du Dessous de cartes prolonge, pour commencer, la présentation de Marmor (p. 196 à 200). Barbey prend soin de ne produire aucune rupture dans le récit, malgré le découpage en parties :
Le portrait de Marmor, continué par un personnage, Hartford, contribue lui aussi à la progression du récit, de deux manières : en faisant apparaître le motif du poison, qui prépare la suite ; et en ravivant l'attente des narrataires, par les énigmes qu'il multiplie. Voici, pour résumer, les aspects essentiels de ce portrait (p. 196-200) :
| Il faut songer à l'événement que fut le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens par Jean-François Champollion (1790-1832), et la publication de ses ouvrages, notamment son Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens (1824) |
| Portraits et descriptions, bilan
Si les apparences sont si importantes, dans cette nouvelle où un geste, un éclat de lumière, une parole sont spectaculaires dans tous les sens du terme, ce n'est pas parce que le monde n'est qu'un théâtre, un décor, un jeu d'ombres (idée baroque du theatrum mundi) : car au delà de l'écran des apparences, il y a un abîme, et cet abîme est l'essentiel parce qu'il contient la vérité de l'existence. Dans Le Dessous de cartes, ces descriptions et ces portraits révèlent ce qu'en même temps ils dissimulent : l'inexplicable, l'indéchiffrable, l'invisible. L'écriture tente de s'en approcher, avec autant de fascination que de terreur, et le sentiment d'une nécessité. Barbey a pu trouver chez Balzac une idée de la description qui suggère, au delà des apparences, des forces plus profondes, souterraines, telluriques (voir l'exemple de la description des galeries de bois, dans Illusions perdues : explication de texte) ; mais, davantage que Balzac, il creuse le mystère qui habite les apparences ; la description balzacienne est affirmative, la description aurevillienne est interrogative. C'est pourquoi la description, loin d'être une pause dans le récit, lui est étroitement mêlée ; elle en est la substance même : c'est au regard que se dévoile une partie du mystère, de même que, dans une partie de cartes, le moindre signe (geste, regard, soupir, tremblement, etc.) peut dévoiler en partie le jeu d'un joueur. |
[À suivre...]
Les Nouvelles tragi-comiques ne sont pas étrangères à l’art de la comédie, pour lequel Paul Scarron était connu et reconnu en son temps. Dans Le Châtiment de l'avarice, Scarron met pratiquement en scène des personnages de comédie, inspirés du comique français, mais surtout de la comédie baroque espagnole, de la comedia.
Mais la lecture de ces nouvelles ne conduit pas seulement du côté du théâtre : Scarron s’inspire surtout des nouvelles espagnoles des héritiers de Cervantès, dont il fait l’éloge au chapitre 21 de la première partie du Roman comique. Il traduit ici, assez librement, une nouvelle de Castillo Solorzano : El Castigo de la miseria.
Brièveté et théâtralité, conjointement, caractérisent la nouvelle de Scarron ; qu'en résulte-t-il pour l'art du portrait comique, dans l'exemple du Châtiment de l'avarice » ?
« Le Châtiment de l’avarice » raconte l’histoire de Dom Marcos, un personnage avare jusqu’à l’extrême ; la nouvelle déroule les conséquences de ce vice. Elle peut être lue ici (Wikisource).
Extrait n°1 : portrait de Dom Marcos
« Dom Marcos (c’était son nom) était d’une taille plus petite que moyenne, et, faute de nourriture, devint bientôt l’homme du monde le plus mince et le plus sec. Quand il servait son maître à table, il ne desservait jamais d’assiette chargée de viande, qu’il n’en mît dans sa poche ; et parce que les viandes liquides y faisaient un mauvais effet, il fit argent de la cire d’un grand nombre de bouts de flambeaux qu’il avait amassés avec grand soin, et en acheta des pochettes de fer blanc, dont il fit depuis des merveilles pour l’avancement de sa fortune. Les avares sont d’ordinaire vigilants et soigneux, et ces deux bonnes qualités, jointes à la furieuse passion que don Marcos avait de devenir riche, le rendirent si agréable à son maître, qu’il ne pouvait se résoudre à se défaire d’un si bon page. » (p. 421)
Extrait n°2 : le « portrait vivant » de Dom Marcos
« Jamais bout de chandelle ne s’allumait dans sa chambre, s’il ne l’avait volé ; et, pour le bien ménager, il commençait à se déshabiller dans la rue dès le lieu où il avait pris de la lumière, et, en entrant dans sa chambre, il l’éteignait et se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu’on se couchait à moins de frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille qui séparait sa chambre de celle d’un voisin, qui n’avait pas plutôt allumé sa chandelle, que Marcos ouvrait son trou, et recevait par là assez de lumière pour ce qu’il avait à faire. Ne pouvant se dispenser de porter une épée postiche, à cause de sa noblesse qui l’était aussi, il la portrait un jour à droite et l’autre à gauche, afin qu’elle usât ses chausses en symétrie, et que le dommage en fût moindre, étant également partagé. Dès la pointe du jour il se tenait sur sa porte, et demandait en grâce une fois à boire à tous porteurs d’eau qu’il voyait, et ainsi se fournissait d’eau pour plusieurs jours. […] Enfin, don Marcos fut le Portrait vivant de l’avarice et de la lésine, et fut si bien reconnu pour l’homme d’Espagne le plus avare, que dans Madrid on n’appelait plus un avaricieux que Dom Marcos. Son maître et tous ses amis en faisaient mille bons contes, et même devant lui, parce qu’il entendait parfaitement raillerie. Il disait qu’une femme ne pouvait être belle si elle aimait à prendre, ni laide si elle donnait ; et qu’un homme prudent ne devait jamais se coucher qu’il n’eût profité de quelque chose. » (p. 422-423)
Extrait n°3 : portrait d’Isidore
« Entre celles qui lui (lui : Dom Marcos) offrirent leur liberté (voulurent l’épouser), il se trouvait une Isidore, femme qui passait pour veuve, quoique véritablement elle n’eût jamais été mariée, et qui paraissait plus jeune qu’elle n’était, par les déguisements qu’elle savait donner à son visage et par l’art de s’ajuster, qu’elle savait parfaitement. On jugeait de son bien par sa dépense, qui n’était pas petite pour une femme de sa condition ; et le monde, qui est souvent téméraire et menteur, lui donnait, pour le moins, trois mille livres de rente et pour dix mille écus de meubles. » (p. 424)
Extrait n°4 : portrait en action d’Isidore
« Don Marcos se jeta hors du lit comme un furieux, courut à ses habits et ne les vit plus, ni la belle robe d’Isidore ; mais il vit cette chère épouse d’une figure si différente de celle sous laquelle il en avait été charmé, qu’il en pensa tomber de son haut. La pauvre dame, s’étant éveillée en sursaut, n’avait pas pris garde que sa perruque n’était pas sur sa tête. Elle la vit par terre à côté du lit, et la voulut reprendre, mais on ne fait presque jamais rien de bien quand on se précipite. Elle mit sa têtière le devant derrière, et son visage, qui si matin n’avait pas reçu toutes ses façons journalières, parut mal coiffé, et, dépeint comme il l’était, si horrible à don Marcos, qu’il en eut peur comme d’un fantôme. S’il jetait les yeux sur elle, il voyait un monstre affreux ; et, s’il portait sa vue ailleurs, il ne voyait plus ses habits. Isidore, fort défaite, aperçut dans les larges, longues et peuplées moustaches de son mari, une partie de ses dents postiches qui s’y étaient prises. Elle alla pour les reprendre avec beaucoup de confusion ; mais le pauvre homme qu’elle avait tant effrayé, ne pouvant s’imaginer qu’elle lui portât les mains si près du visage pour autre chose que pour l’étrangler ou lui arracher les yeux, se retira en arrière, et évita ses approches avec tant d’adresse, que, ne pouvant le joindre, elle fut contrainte enfin de lui avouer que ses moustaches lui retenaient quelques unes de ses dents. Don Marcos y porta les mains, et y ayant trouvé les dents de sa femme, qui avaient autrefois été celles d’un éléphant originaire d’Afrique, ou des Indes orientales, il les lui jeta avec beaucoup d’indignation. Elle les ramassa, et celles qui étaient éparses dans le lit et dans la chambre, et se sauva dans un petit cabinet avec ce rare trésor et quelques brosses qu’elle prit sur sa toilette. » (p. 432-433)
L’éthopée (du grec êthos, ἦθος, « caractère ») est un portrait moral : « description qui a pour objet les mœurs, le caractère, les vices, les talents, les défauts, enfin les bonnes ou les mauvaises qualités morales d’un personnage réel ou fictif » (P. Fontanier). La prosopographie (du grec prosôpon, πρόσωπον, « visage ») est un portrait physique : « description qui a pour objet la figure, le corps, les traits, les qualités physiques, ou seulement l’extérieur, le maintien, le mouvement d’un être animé, réel ou fictif » (Fontanier).
Dom Marcos est décrit moralement plutôt que physiquement : les premières lignes de la nouvelle le présentent comme « un jeune garçon aussi ambitieux que pauvre, et se piquant encore plus d’être cru gentilhomme que d’être estimé animal raisonnable » (p. 420). Devenu page, il est « le page du monde le plus ménager et le plus fripon » (p. 421). Scarron ne lui épargne aucun superlatif, aucune hyperbole (figure de rhétorique : exagération) : il est « le plus ménager », « le plus fripon », « l’homme d’Espagne le plus avare »… Son aspect corporel se réduit à peu de choses : il « était d’une taille plus petite que moyenne, et, faute de nourriture, devint bientôt l’homme du monde le plus mince et le plus sec » (p. 421) : Scarron invente un personnage tendu tout entier vers la réduction.
Dans l’univers baroque du theatrum mundi où tout est décor, et où règnent les faux-semblants, l’apparence physique est presque constamment trompeuse. Aussi la description physique s’applique-t-elle de préférence à des personnages dissimulateurs, en particulier Isidore, mais aussi le faux magicien, qui prétend pouvoir aider Marcos à retrouver celle-ci : « il fut reçu par un homme en soutane, qui avait la barbe touffue, et qui lui parla avec beaucoup de gravité. Ce vilain homme, que don Marcos regardait avec beaucoup de respect et de crainte, etc. » (p. 440. C’est moi qui souligne.) Significativement, ce charlatan, qui n’est autre que Gamara, use lui-même de la description pour tromper Dom Marcos : « il dit à don Marcos, qui se mourait de peur, qu’il savait bien où étaient ses hardes, et les lui dépeignit les unes après les autres si exactement, que don Marcos laissa choir ses chandelles pour lui sauter au cou », p. 441). Mais Gamara est finalement démasqué : « sa barbe touffue, qui n’était pas de son cru et qui était mal attachée, tomba et le découvrit à don Marcos pour le pernicieux Gamara » (p. 441).
Le troisième extrait (le portrait d’Isidore) relève surtout de l’éthopée, malgré les indications, également peu nombreuses, sur l’apparence physique du personnage : de cette soi-disant veuve qui est en réalité une courtisane Scarron ne retient que l’art de la dissimulation. Néanmoins, l’apparence d’Isidore – femme vieille et laide déguisée en femme jeune et belle – est décisive dans l’histoire de Dom Marcos ; en outre, sa fonction symbolique est évidente : au héros de la nouvelle, Dom Marcos, personnage à pôle unique, s’oppose la dualité (et la duplicité) d’Isidore. Après que celle-ci s’est enfuie, emportant avec elle son trésor, Marcelle apprend à Dom Marcos « qu’Isidore était une vieille courtisane qui avait ruiné plusieurs personnes qui l’avaient aimée, et n’en avait pas profité parce qu’elle était femme de grande dépense. » (p. 438). Nature et artifice, noblesse et canaillerie, richesse et pauvreté, économie et prodigalité, beauté et laideur, jeunesse et vieillesse… le personnage d’Isidore est structuré par ces contradictions.
A côté des portraits, les topographies (descriptions de lieux) créent des lieux simplement ébauchés, fonctionnant comme des décors de comédie ; quant aux descriptions temporelles (chronographies),elles caractérisent l’âge des personnages ou la durée d’une l’action. Dans la nouvelle comique de Scarron, temps et lieux convergent vers les personnages, et s’accordent avec eux, renforçant leur unité, leur cohésion, jusqu’à la caricature.
Exemples :
Dans le personnage de Dom Marcos, Scarron ne s’intéresse qu’à l’avarice : c’est pourquoi il accumule sur lui les signes d’une extrême ladrerie. Ces signes surdéterminent le personnage, lui ôtant presque toute singularité. Ils font de lui une caricature, figure aux traits appuyés, grossis, déformés jusqu’à l’invraisemblance, et souvent – comme c’est le cas ici – simplifiés.
À la caricature s’ajoute le type : Dom Marcos en est un, comme le prouve cette généralité, placée au milieu de son portrait : « Les avares sont d’ordinaire vigilants et soigneux… ».
De nombreuses expressions résument dans la suite du récit le portrait initial, par exemple :
La nouvelle comique ne comporte que des types : aucun personnage ne possède la singularité d’une grand Cyrus ou d’une princesse de Clèves... Mais Scarron joue lui-même de ces caractérisations sommaires propres aux personnages comiques, usant avec ironie de l’épithète homérique : par exemple « le discret Gamara » (l’entremetteur, un type lui aussi, dépeint ailleurs comme « un insigne fripon, courtier de toutes sortes de marchandises et marchand en gros de femmes faciles », p. 424), « le discret gentilhomme » (Dom Marcos), « le sérieux magicien » (qui est un charlatan), etc.
Il n’hésite pas à recourir aux codes culturels : celui de l’époux tyrannique et avare par exemple, pour le personnage de Dom Marcos (la comédie comporte, elle aussi, de nombreux personnages de ce type), ou encore celui de la coquette, ou de la femme artificieuse, s’agissant d’Isidore – personnage comparable à Hélène dans les Hypocrites, autre nouvelle de Scarron.
Ce qui fait défaut à ces personnages, comme à tout personnage de farce, c’est la singularité, c’est-à-dire ce qui ferait de chacun un personnage unique, différent de tous les autres. Comme pour le théâtre comique, Scarron, en grossissant le trait, crée des personnages mus par une mécanique, et qui de ce fait suscitent le rire.
Le portrait d’Isidore (extrait 3) est enrichi par le point de vue d’autres personnages, désignés simplement par le pronom « on » : « On jugeait de son bien par sa dépense… » (p. 424). Scarron recourt à ce procédé pour éviter l’impression d’arbitraire : le narrateur n’est pas le seul à percevoir ainsi le personnage d’Isidore ; cette illusion donne davantage de crédibilité au personnage d’Isidore, qui est l’incarnation même de la femme vénale et rusée. Mais cette présentation d’Isidore par le biais de l’indéfini « on » possède une autre fonction : elle prépare la suite du récit. Si Dom Marcos tombe dans le piège que lui tend Isidore, c’est précisément à cause de la réputation de richesse dont elle bénéficie : « il (Gamara, l’entremetteur) lui persuada si bien qu’elle était riche et veuve d’un cavalier des meilleures maisons d’Andalousie, que dès lors il se tint quasi pour marié. » (p. 424) De même, dans la description de la maison d’Isidore, le narrateur prend le point de Dom Marcos, non seulement pour donner à ce lieu l’intérêt d’un lieu vu et senti, mais aussi parce que ce lieu est le décor d’une mascarade dont Marcos est la dupe. Les descriptions de lieux (topographies) donnent au récit son décor, au service de l’action et des acteurs.
Dans l’extrait 2, les paroles rapportées ou narrativisées contribuent au portrait de Dom Marcos : « Son maître et tous ses amis en faisaient mille bons contes, et même devant lui, parce qu’il entendait parfaitement raillerie. Il disait qu’une femme ne pouvait être belle si elle aimait à prendre, ni laide si elle donnait, etc. » Il s’agit non seulement des paroles de Dom Marcos (ici, une vérité qui se veut générale, fondée sur un beau parallélisme, et comique en ce qu’elle prend la forme d’une sentence morale), mais des paroles des autres personnages sur lui.
Autre exemple : Dom Marcos parlant d’Augustinet, le faux neveu d’Isidore. « Et ainsi, poursuivit don Marcos, je lui ôterai le jeu et les courses de nuit, ou le diable s’en mêlera, ou je ne serai pas don Marcos. » (p. 429) Par ce propos, Marcos dessine non seulement les contours du personnage d’Augustinet, mais également le sien propre, en se révélant un époux tyrannique ; il contribue à la construction de son propre personnage, en se nommant lui-même.
Ainsi, le portrait du personnage s’enrichit non seulement de détails visuels ou de caractéristiques morales, mais aussi des paroles prononcées, qui contribuent à tracer les caractères.
D’innombrables passages relèvent autant de la mimesis (c’est-à-dire de la représentation, qui est par excellence le domaine de la description) que de la diegesis (récit de faits, d’actions). Ils relèvent de l’hypotypose, description en action, en mouvement, description dynamique (le modèle est dans L’Iliade : ce sont les descriptions de batailles) – forme de description qui s’oppose à l’ecphrasis, description statique, figée, qui constitue une pause dans le récit (le grand modèle est la description du bouclier d’Achille dans L’Iliade).
L’extrait 4, où Dom Marcos découvre le vrai visage d’Isidore, en est un très bon exemple. Il s’agit bien d’une scène d’action, et d’action mouvementée. Marcelle, une domestique, vient de s’enfuir de la maison en emportant avec elle des objets appartenant à Dom Marcos ; Augustinet, le faux neveu d’Isidore, les réveille en pleine nuit pour les en avertir. Dom Marcos se précipite hors du lit pour rassembler ses affaires, mais cet événement imprévu provoque aussitôt un nouvel incident : Marcos voit Isidore sans maquillage, et sans ses cheveux. Le portrait de laideur qui s’ensuit n’est pas une pause dans le récit : il est totalement solidaire de la diégèse, puisque la vision en constitue à elle seule une péripétie (« s’il jetait les yeux sur elle, il voyait un monstre affreux ; et, s’il portait sa vue ailleurs, il ne voyait plus ses habits », p. 432). En outre, ce spectacle relance à son tour l’action, puisqu’Isidore tente de reprendre ses dents postiches, restées collées dans la moustache de Marcos.
Autres exemples :
Gamara, l’entremetteur, profite du caractère de Dom Marcos en trompant celui-ci, comme les valets de comédie. De ce fait, le caractère de Marcos se répercute, en ricochets, dans le récit. Par exemple : « Le discret Gamara dit tout bas à don Marcos qu’Isidore se couchait de bonne heure. Le civil gentilhomme ne se le fit pas dire deux fois… » (p. 426) Si Marcos est si bien aise de ce renseignement, c’est qu’il y voit un signe d’économie : en se couchant tôt, Isidore économise la cire de ses bougies… Le portrait de l’avare se ramifie dans le récit, qui semble en être le prolongement.
Dans un récit bref, comme l’est généralement une nouvelle, les portraits sont importants à double titre :
A lire en ligne :
Adam Jean-Michel, Durrer Sylvie. « Les avatars rhétoriques d'une forme textuelle : Le cas de la description. » In: Langue française. Vol. 79 N°1. Rhétorique et littérature. pp. 5-23.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_198...
Voltaire écrit cette lettre le 18 décembre 1752, à Berlin. Depuis environ deux ans, depuis la mort de madame du Châtelet, et depuis qu’on lui a retiré sa charge d’historiographe, il séjourne à la cour du roi Frédéric II de Prusse. Mais il exprime, dans cette lettre à sa nièce, sa déception : le roi philosophe est plus machiavélique qu’il ne le pensait. La fin de la lettre compare Frédéric II à Denys de Syracuse ; la comparaison entre Voltaire et Platon est donc implicite, mais le rapprochement est évident. En 1753, Voltaire se brouille pour de bon avec le souverain, qui soutient contre lui Maupertuis ; mais il ne peut rentrer en France, et il s’installe en Suisse, près de Genève. À partir de 1855, il vit aux « Délices », à Ferney, près de Genève.
À l’intérêt historique et biographique de cette lettre s’ajoute son intérêt littéraire : malgré la déception et l’exaspération, elle atteste la bonne humeur de Voltaire, fin observateur et gai commentateur de la vie de cour. La vivacité de Voltaire s’exprime par la variété des points de vue, la diversité des anecdotes, mais aussi par les multiples paroles rapportées, qui introduisent dans l’écriture de la lettre un art consommé de la conversation. Voltaire concède à demi-mot la « prédiction » de sa destinataire, madame Denis, mais retourne habilement, par la gaieté du ton de sa lettre, la situation en sa faveur.
| À Berlin, 18 décembre [1752]. Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg ; c’est une petite fortune sauvée pour votre vie. J'y joins mon testament. Ce n'est pas que je croie à votre ancienne prédiction, que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d'humeur à mourir d'une si sotte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l'étrier pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n'auront pas grand crédit. Comme je n’ai pas dans ce monde-ci cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années. Je vois bien qu'on a pressé l'orange ; il faut penser à sauver l'écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois. Mon amisignifie mon esclave. Le dictionnaire peut être long ; c'est un article à mettre dans l’Encyclopédie. Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j'ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! dire à un homme les choses les plus tendres et écrire contre lui des brochures ! et quelles brochures ! arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées et le maltraiter avec la malice la plus noire ! que de contrastes ! et c'est là l'homme qui m'écrivait tant de choses philosophiques, et que j'ai cru philosophe ! Et je l'ai appelé le Salomon du Nord ! Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis aussi. Ma foi, sire, nous ne le sommes ni l'un ni l'autre. Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates et avec vous. L'embarras est de sortir d'ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du premier novembre. Je ne peux demander de congé qu'en considération de ma santé. Il n'y a pas moyen de dire : Je vais à Plombières au mois de décembre. Il y a ici une espèce de ministre du saint Évangile, nommé Pérard, né comme moi en France : il demandait permission d'aller à Paris pour ses affaires ; le roi lui fit répondre qu'il connaissait mieux ses affaires que lui-même, et qu'il n'avait nul besoin d'aller à Paris. Ma chère enfant, quand je considère un peu en détail tout ce qui se passe ici, je finis par conclure que cela n'est pas vrai, que cela est impossible, qu'on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse, il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, c'est que je vous aime de tout mon cœur, et que vous faites ma consolation. |
L'écriture de cette lettre est celle d'un homme désabusé, déçu, mais nullement mélancolique. Avec alacrité, Voltaire jongle avec des propos divers, qui convergent ou se contredisent. Il en résulte une réjouissante polyphonie.
Les propos rapportés sont forcément extérieurs aux propos qui les rapportent. Ils ont été soit exprimés oralement, soit écrits.
Exemples :
Certains propos sont rapportés directement. Ils sont censés être transcrits tels qu’ils ont été prononcés. Bien sûr, rien ne garantit une telle exactitude, sinon la mémoire du destinataire, s’il fut aussi témoin du discours rapporté. Si le discours direct n’est pas une garantie, il vise néanmoins à faire entendre une voix, une tonalité, des mots avec le plus d’immédiateté possible ; le destinataire de la lettre, madame Denis, est ainsi prise à témoin.
Exemples :
Paradoxalement, des propos peuvent avoir l’apparence de propos « rapportés directement », alors qu’il n’ont pas été tenus, ou ne l’ont été que de manière hypothétique.
Exemples :
Des propos rapportés indirectement possèdent une moindre autonomie, car ils sont grammaticalement subordonnés à une proposition qui les introduit. Ils offrent aussi une moins grande apparence de textualité : ils subissent en effet l’influence du temps grammatical du récit (c’est la « concordance des temps »), et les mots qui renvoient à la situation du locuteur (mots déictiques, ancrés dans la situation d’énonciation : « ici », « hier », « moi », etc.) sont remplacés par des mots situés par rapport à celui qui rapporte les propos, c’est-à-dire Voltaire.
Exemples :
Cette manière de rapporter des propos est « indirecte », par conséquent, du fait de ces transpositions : les paroles rapportées sont modifiées, elles ne sont plus exactement les mêmes que celles qui ont été effectivement prononcées, ou écrites.
Des propos rapportés peuvent se réduire à un groupe nominal : c’est le cas de « le Salomon du Nord » dans « je l’ai appelé le Salomon du Nord » (expression rapportée indirectement).
« On a pressé l’orange » est un cas de discours indirect ; mais en l’absence de verbe introducteur signalant l’attribution de cette phrase à son auteur (c’est-à-dire à Frédéric II), ces propos sont rapportés de manière libre, totalement assimilés aux propos de Voltaire ; seuls les italiques – et la notoriété de ce bon mot – rappellent qu’il s’agit d’un mot rapporté. C’est un cas de discours indirect libre.
Des propos remémorés ne sont pas forcément rapportés ; il peuvent être narrativisés, c’est-à-dire résumés (comme c’est le cas dans cette lettre) ou analysés (ou commentés, ou glosés). Dans ce cas, ce ne sont plus les propos eux-mêmes qui intéressent l’auteur, mais leur signification, ou leur effet.
Exemples :
Voltaire varie ainsi subtilement les manières de rapporter ou d’évoquer des propos ; la lettre les recueille, les fait entendre ou deviner, et sa lecture est d’autant plus stimulante que ces propos sont variés, et piquants.
Deux autres procédés sont à signaler pour finir :
Malgré la multiplicité des paroles et la diversité des manières dont elles sont rapportées, elles ne s'organisent pas selon un dialogue ; au contraire, elles se dispersent, plutôt comme dans une conversation à plusieurs que dans un dialogue de théâtre. Cependant, tous ces propos sont convoqués par Voltaire au service de son idée : c'est l'art du romancier et du conteur que nous retrouvons ici.
| Fragments de poèmes Texte associé : le poème 51 de Catulle à lire ici. |
Dessin de Gustave Moreau (détail) |
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Fragment 30 ... nuit... ... et les jeunes filles... ... célébrant tout la nuit... ... chantent ton amour et celui de la mariée à la ceinture violette. [...] Mais éveille-toi, jeune homme, avance-toi vers ceux de ton âge, [pour que moins] que l'oiseau à la voix mélodieuse nous voyions le sommeil. Fragment 31 Fragment 118 Fragment 136 Fragment 153 Fragment 185 Fragment d’origine incertaine |
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Fragment 30 |
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| νύκτ[...].[. | ||||
| πάρθενοι δ[ | ||||
| παννυχίσδοι[σ]αι [ | ||||
| σὰν ἀείδοισ[ι]ν φ[ιλότατα καὶ νύμ- | ||||
| φας ἰοκόλπω. | ||||
| ἀλλ᾽ ἐγέρθεις ἠϊθ[ε | ||||
| στεῖχε σοὶς ὐμάλικ[ας | ||||
| ἤπερ ὄσσον ἀ λιγύφω[νος | ||||
| ὔπνον [ἴ]δωμεν. | ||||
| Fragment 31 | ||||
| Φαίνεταί μοι κῆνος ἴσος θέοισιν | ||||
| ἔμμεν ὤνηρ, ὄστις ἐναντίος τοι | ||||
| ἰσδάνει, καὶ πλάσιον ἆδυ φωνεί- | ||||
| σας ὑπακούει | ||||
| καὶ γελαίσας ἰμερόεν, τό μ’ἦ μάν | ||||
| καρδίαν ἐν στήθεσιν ἐπτόαισεν· | ||||
| ὡς γὰρ <ἔς> σ’ ἴδω βροχέ’ ὥς με φώνη- | ||||
| σ’ οὐδὲν ἔτ' εἴκει· | ||||
| ἀλλὰ †κὰμ† μὲν γλῶσσα †ἔαγε†, λέπτον | ||||
| δ’ αὔτικα χρῶι πῦρ ὐπαδεδρόμακεν, | ||||
| ὀππάτεσσι δ' οὐδὲν ὄρημ', ἐπιβρό- | ||||
| μεισι δ' ἄκουαι, | ||||
| †ἐκαδε† μ’ ἴδρως κακχέεται, τρόμος δέ | ||||
| παῖσαν ἄγρει, χλωροτέρα δὲ ποίας | ||||
| ἔμμι, τεθνάκην δ' ὀλίγω 'πιδεύης | ||||
| φαίνομ’ ἔμ’ αὔται. | ||||
| ἀλλὰ πᾶν τόλματον, ἐπεὶ †καὶ πένητα† | ||||
| Fragment 118 | ||||
| ἄγι δή χέλυ δῖά †μοι λέγε† | ||||
| φωνάεσσα † δὲ γένεο† | ||||
| Fragment 136 | ||||
| ... ἦρος ἄγγελος ἰμερόφωνος ἀήδων ... | ||||
| Fragment 153 | ||||
| … πάρθενον ἀδύφωνον ... | ||||
| Fragment 185 | ||||
| … μελίφωνος ... | ||||
| Fragment d'origine incertaine | ||||
| ... διὸ καὶ Σαπφὼ περὶ μὲν κάλλους αἴδουσα | ||||
| κάλλιεπής ἐστι καὶ ἡδεῖα... |
Aide à la lecture
fragment 31
Fragment 118
Fragment 153
Bref commentaire
Cent versions du poème 31 de Sappho (éditions Allia)...La voix est source et expression du désir ; elle est presque un substitut du contact charnel. Sappho célèbre la voix de la personne aimée, déclinant les adjectifs composés formés sur le mot ἡ φωνή « la voix » : λιγύφωνος « à la voix mélodieuse », qualifie la voix du rossignol (fragment 30), qui chante beaucoup et dort peu ; l'adjectif λιγύς signifie « au son clair, pénétrant, aigu » (Chantraine ; cf. poème 70, où figure l'adjectif λίγηα « au timbre clair », et l'expression λιγύραν [ἀοὶ]δαν, « le chant clair », dans les fragments qui composent la pièce 103 du recueil). Dans le fragment 136, le rossignol est ἰμερόφωνος, « à la voix (chargée) de désir » ; le fragment 153 présente une jeune fille ἀδύφωνον « à la voix douce », et le fragment 185 se réduit à ce seul mot : μελίφωνος , « à la voix de miel »...
Le poème se fait chant : Sappho y fait chanter sa lyre, qualifiée de φωνάεσσα, « sonore », adjectif dérivé lui aussi de ἡ φωνή. La chant fait résonner la voix de la poétesse et celle de son instrument de musique à l'unisson de celle de l'être aimé ; la poésie se fait ainsi la voix du désir. Mais c'est un idéal... Le poème 31 parle au contraire de la difficulté de parler, pour la femme amoureuse.
Ce poème 31 commence par évoquer la voix d'une femme ou d'une jeune fille : autant (voire plus) que la voir, Sappho désire l'entendre. Heureux qui « l'entend parler », φωνείσας ὑπακούει et rire γελαίσας (γελάω-ῶ rire). Cette voix et ce rire frappent (ἐπτόαισεν) de passion le cœur du sujet amoureux. Mais cette passion est si forte qu'elle la prive de toute parole : ὥς με φώνησα οὐδὲν ἔτ' εἴκει, « il ne m'est plus possible de parler », κάμ... γλῶσσα ἔαγε, « ma langue s'est brisée » (ἡ γλῶττα « la langue »). Les vers suivants énumèrent d'autres symptômes : mais le silence est le premier.
La fascination de Sappho pour la voix et pour la poésie conçue comme un chant se transmet par les images (celle du rossignol, par exemple, qui deviendra un lieu commun) et par l'intensité du désir exprimé ; mais c'est aussi par la musique des vers qu'elle peut se communiquer au lecteur : par de subtiles allitérations, et par une métrique originale : la fameuse « strophe saphique » peut s'observer dans le poème 31.
La poésie exprime le rêve d'un chant partagé, où les voix se répondent, celle de l'amante et celle de l'aimée ; mais elle exprime aussi la douleur du désir. Toutefois, même pétrifié par le désir, le cœur se fait entendre grâce au poème, ne serait-ce que pour chanter l'impossibilité de parler. Le poème 31 est cité par le pseudo-Longin (auteur du début de l'Empire romain), dans son traité Du Sublime : ce poème, qui représente fidèlement les tourments de la passion, est sublime par « le choix des traits dominants » (ἡ λῆψις... τῶν ἄκρων) et par « leur réunion en un seul poème » (ἡ εἰς ταὐτὸ συναίρεσις). Dans la poésie européenne, cette description des symptômes de l'amour sera souvent imitée : dans l'Antiquité, par Théocrite par exemple et surtout Catulle ; au seizième siècle, par les poètes de la Pléiade ou les poètes lyonnais comme Louise Labé...
Pour le plaisir, voici une traduction de Nicolas Boileau (qui traduisit le Traité du sublime, dans lequel le poème 31 est cité) :
Heureux! qui près de toi, pour toi seule soupire :
Qui jouit du plaisir de t'entendre parler ;
Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
Les Dieux dans son bonheur peuvent-ils l'égaler ?Je sens de veine en veine une subtile flamme
Courir par tout mon corps, sitôt que je te vois :
Et dans les doux transports où s'égare mon âme,
Je ne saurais trouver de langue, ni de voix.Un nuage confus se répand sur ma vue.
Je n'entends plus : je tombe en de douces langueurs ;
Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs.Mais quand on n'a plus rien, il faut tout hasarder, etc.
À lire
© François Gadeyne.