Tzvetan Todorov, La Littérature en péril, Flammarion, coll. Café Voltaire, 2006 |
Le fil directeur de ce petit essai, publié en 2006 chez Flammarion, pourrait être emprunté à Professeurs de désespoir (2004), dans lequel Nancy Huston parcourait l’histoire des « néantismes » philosophiques et littéraires, de Schopenhauer à Houellebecq. Pourtant, c’est bien sous la plume de Todorov qui nous lisons ici : « Nihilisme et solipsisme littéraire sont à l’évidence solidaires » (p. 36). L’idée est évidente en effet ; elle n’en est pas moins intéressante, si l’on accepte de suivre la chronologie de ce mariage tardif dans l’histoire de la littérature occidentale. En effet, son centre de gravité s’est déplacé au fil des siècles, quittant, à la Renaissance, la vérité pour la création, puis au dix-huitième siècle l’artiste créateur pour une esthétique de la perception, avant que notre modernité n’installe la forme dans une solitude majestueuse, mais dangereuse, peut-être mortelle.
Le parcours est schématique, mais éclairant. Le privilège conféré, à partir de la fin du dix-huitième siècle, à la jouissance esthétique prépare l’autonomie des « Belles Lettres » et des « Beaux Arts », auxquels les artistes et les critiques confèrent un territoire à part, à l’écart des fins extérieures de l’action pratique, des usages de la nature. Les artistes – poètes comme Baudelaire ou Mallarmé, romanciers comme Flaubert, mais aussi musiciens et peintres – vont jusqu'à réaliser le prodige de faire de l’œuvre d’art sa propre fin, de lui donner la pleine conscience des lois qui la régissent, les règles de l’art, indépendantes de celles du réel.
Dans le formalisme flaubertien, Todorov voit l’héritage d’un certain augustinisme : le culte de la forme, du sublime dans l’œuvre d'art, va de pair avec un mépris du réel ; ainsi le salut ne peut venir que de l’ascèse, du travail du verbe par lequel l’artiste parvient à la grâce esthétique.
De ce parcours, il résulte que l’art s’est isolé non seulement de la nature, mais aussi de l’intersubjectivité même dans laquelle Baudelaire voyait la vérité de l’art. Or, s’inspirant de la philosophie de Richard Rorty, Todorov plaide pour une conception renouvelée de l’écriture et de la lecture : « L’horizon ultime de cette expérience n’est pas la vérité, mais l’amour, forme suprême du rapport humain » (p. 77). L’œuvre littéraire n’est donc pas à l’écart du monde, elle en est un prolongement, « l’univers élargi auquel on parvient en rencontrant un texte » (p. 79). Elle est la traduction du monde en langage humain.
© François Gadeyne.