Yannis Xanthoulis, Un Turc dans le jardin

       Références

Yannis Xanthoulis, Un Turc dans le jardin, Actes sud. Traduit du grec moderne en 2005 par Florence Lozet.


À l'origine, il y a le « fratricide d'État », terrible coutume dont le souvenir inconscient pèse comme une malédiction sur Rana, une vieille Turque. Celle-ci a épousé un Grec, et a pris le prénom de « Mérope-Justine ». Dans la mythologie grecque, Mérope, épouse du roi de Messénie, perdit son époux, et deux de ses fils, assassinés. Mérope-Justine, elle aussi, est veuve. Hantée, en outre, par la mort de son propre frère, et par son passé turc, elle vit ses derniers jours déchirée entre la Grèce et la Turquie, son pays d'origine. Istanbul est « la ville qu'elle avait quittée pour toujours, pour un autre Dieu, pour d'autres coupoles, pour échapper au déclin d'une race exténuée et à l'amour inavouable qu'elle avait pour son frère qui, lui aussi, par une bizarrerie du destin, avait aimé une étrangère. » (p. 315).

Rana communique sa souffrance au petit Ilias, fils de son jardinier, qui a lui-même perdu sa mère... Ces personnages sont tous, d'une certaine manière, des orphelins. Ilias est le protagoniste. Son prénom rappelle L'Iliade, et la guerre antique, fratricide elle aussi, entre les Grecs d'Europe et les Troyens d'Asie Mineure, l'actuelle Turquie.

Mais Ilias a aussi une particularité : il est capable de revivre le passé de Mérope, et ses yeux voient le mystérieux Turc qui hante le jardin de Rana... Les hantises de Mérope-Justine vont habiter Ilias toute sa vie. « Ilias ne comprenait pas la béatitude des morts, ni les âmes inquiètes qui refusent de se soumettre aux paradis bigarrés des cieux, et impriment obstinément leur présence dans les rêves et la noirceur de la nuit. » (p. 189)

Lors d'un voyage en Turquie, alors qu'il atteint la soixantaine, Ilias croit retrouver dans «la Ville» (Constantinople-Istanbul), ces mêmes fantômes, mais en chair et en os cette fois...

Tout au long du roman, le lecteur lui-même, au milieu des coïncidences qui se multiplient, est tenté de trouver des explications et des certitudes. Jusqu'au bout, néanmoins, ces certitudes se refuseront à Ilias, et à lui.

Un Turc dans le jardin est l'histoire de personnages et de nations en quête d'identité (« l'identité égarée d'une nation subissant, hagarde, ses peurs et ses tourments », p. 222), suite à la fondation de la République turque, en 1923. C'est aussi un roman sur l'étranger, et sur les frontières, fragiles, qui séparent la Grèce et la Turquie si proche, l'Europe et l'ailleurs, le présent et le passé, la mémoire et l'illusion, la raison et la folie. L'incertitude pèse sur les personnages, de même que les mythes inquiétants dont leurs noms se souviennent.

C'est un roman proprement « fantastique », par le mélange incessant entre réel et imaginaire : car ni l'un ni l'autre ne sont jamais établis, aucune certitude - même celle du rêve – n'étant possible.