María Zambrano, La Confession, genre littéraire, Jérôme Millon, coll. Nomina, 2007 (texte écrit en 1943 au Mexique) |
Même si la confession conserve la mémoire de l’héritage platonicien du γνῶθι σεαυτόν (« connais-toi toi-même »), la philosophie de la confession est étrangère au savoir grec ; elle ne vise pas, en effet, à un dépassement du singulier par la recherche en soi-même d’idées universelles, transcendantes ; elle ne cherche pas l’objectivité au cœur du sujet. Malgré le regard de Dieu, omniprésent dans les Confessions de saint Augustin, et invoqué au seuil des Confessions de Rousseau, la confession est « une parole vive », directement aux prises avec le temps de la vie, avec les méandres de la subjectivité.
Le temps de la confession est, en effet, le temps même de la vie, le temps réel, le temps humain. Son unité n’est donc pas celle d’une œuvre accomplie en tous points : la confession pour avoir lieu suppose l’imperfection, l’impureté de l’existence au monde, incarnée, là où la poésie, au contraire, invente un « temps pur », une unité parfaite, celle d’un tout parfait et suffisant. Et quand la confession se donne pour but la recherche d’une pureté que l’existence a troublée, cette pureté demeure un horizon lointain, d’accès très incertain ; et l’auteur, quand il pense avoir atteint son but, n’a plus qu’à se taire.
Maria Zambrano met aussi en regard la confession, comme genre littéraire, et l’art du roman. Le temps romanesque est équivoque : il imite le temps de la vie, mais il mêle à ce simulacre un temps mythique, et encore un autre temps, un temps au-delà du temps, qu’il recherche et désire. Dans La Nouvelle Héloïse, Rousseau inscrit ce rêve au cœur même du récit, dans la demeure de madame de Wolmar. L’art transforme profondément – tout en en conservant l’apparence, ou le souvenir – le temps vivant de l’existence, auquel la parole de la confession tente, quant à elle, d’adhérer. Pour María Zambrano, comme le roman, « tout art est une sorte de confession détournée » (p. 32).
La confession n’est donc ni poésie ni roman : elle ne réinvente pas, pour présenter les faits et les sentiments, une temporalité accomplie, celle d’un tout harmonieux – sauf à tomber dans la complaisance et dans le narcissisme, faisant alors glisser la confession vers le roman. Elle présente la vie dans son caractère fragmentaire, inachevé, inaccompli. Elle accepte la scission fondamentale entre l’humain et le divin, le péché originel, l’existence comme expérience d’un manque. La confession, à la suite de celle de saint Augustin qui est la première, est la parole d’un pécheur qui se sait imparfait, et se présente comme tel.
Cependant, du fait même de sa proximité avec le temps de la vie, l’auteur de confessions croit en son pouvoir d’en révéler le sens (p. 35), au delà de la confusion et du désordre apparent des accidents de la vie ; cette recherche de sens, qui est la recherche d’un centre, transforme le temps vécu en temps pensé... Ainsi, parce que la parole est action, la confession est une « action sur le temps » : « la confession est une action, la plus grande action qu’il nous est donné d’accomplir avec la parole ». Elle fait de moi autre chose que ce que je suis, tout en étant ma parole, incontestablement et singulièrement mienne.
Comme genre littéraire, la confession conserve toujours quelque chose de la plainte, celle de Job : expression de la douleur de l’homme abandonné par Dieu (María Zambrano cite également Lucrèce : « S’il y a des dieux, ils ne s’occupent absolument pas des hommes »), prière et demande d’un sens révélé, d’une raison – et non d’une guérison –, et volonté de comprendre. Alors que la culture – art ou philosophie – est « un voile sur le désespoir humain », qui vise à préserver du chaos, la confession commence, quant à elle, quand « on a la révélation de ce que l’homme ressent quand il n’a rien, quand il sort de lui-même : l’horreur de la naissance, la honte d’être né ; l’effroi de mourir ; l’étrangeté de l’injustice entre les hommes. »
Dans la confession, l’espoir qu’exprime l’écriture est l’espoir même de Job : celui d’être écouté, de ses amis, de ses lecteurs, et de Dieu. Le discours de la confession est donc à la fois expression de soi, parole destinée aux autres, et attente d’une réponse ; sa vérité n’a donc aucun lieu unique et déterminé d’avance : elle est l’horizon d’une recherche, objet d’une prière ; elle est à la fois ici et ailleurs, dans l’écriture et dans la vie, en soi et en l’autre… Genre contradictoire par excellence, la confession dit à la fois le « désespoir d’être soi-même » et la « fuite de soi dans l’espérance de se trouver » (p. 39). Zambrano rapproche cette espérance de la recherche du « centre de l’âme » chez les mystiques chrétiens.
Un regard sur les Confessions d’Augustin et sur celles de Rousseau donne au livre l’essentiel de sa matière ; mais il y est question aussi de l’avènement du sujet dans la philosophie moderne, avec Descartes qui institue le retrait du sujet comme fondement philosophique. Avec Baudelaire, Rimbaud ou Eluard la poésie est un voyage au cœur du mystère, et dans le mystère du cœur, recherche d’un centre introuvable. Le genre de la confession a transformé en profondeur les autres genres littéraires ; il irrigue et innerve les écritures poétiques contemporaines.
| Citations (sur les Confessions de Jean-Jacques Rousseau) Cette figure du sujet, transformé en profondeur par le genre de la confession, se retrouve chez de nombreux écrivains à partir de la période romantique : Chateaubriand, Stendhal ou Nerval (« La raison, pour moi, c’était de conquérir et de fixer mon idéal », Sylvie), par exemple. |